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Les brigades rouges de l’islam (*)

dimanche 15 novembre 2015 par Henri Goldman

Par Henri Goldman

Notre sidération face au carnage qui vient d’ensanglanter Paris risque de nous faire oublier qu’il a des antécédents dans l’histoire du monde. Au départ, il y a des sociétés profondément injustes et inégalitaires, dans leurs structures internes ou dans leur expansion coloniale. Des femmes et des hommes ne l’acceptent pas et entrent en résistance en s’appuyant sur des idéologies religieuses ou séculières, lesquelles donnent à leurs luttes un sens et une perspective. La plupart mènent ces batailles en respectant les principes moraux et les droits humains universels mais, souvent, des courants s’en détachent au nom d’une interprétation millénariste de leur idéologie et empruntent des voies criminelles.

Cet enchaînement ne vous rappelle rien ? Le mouvement socialiste a traversé toutes ces étapes, depuis la naissance de syndicats et de partis ouvriers de masse jusqu’à l’instauration de régimes « communistes » autoritaires. Attardons-nous un instant sur une séquence de ce processus. Dans les années 1970 et 1980, plusieurs pays d’Europe occidentale ont vu l’émergence de petits groupes « terroristes » recourant à « l’action directe », en ce compris des assassinats ciblés : la Fraction armée rouge (la « bande à Baader ») en Allemagne, les Brigades rouges et Prima Linea en Italie, mais aussi les Grapo en Espagne, Action directe en France, les Cellules communistes combattantes en Belgique [1] Ces groupes avaient de nombreuses références communes avec les partis de gauche légalistes dans les pays où ils ont émergé. Tous avaient lu Marx mais n’en faisaient pas la même lecture. Ce qui s’est passé avec le Manifeste hier se reproduit désormais avec le Coran.

Ce parallélisme peut nous aider à prendre attitude aujourd’hui. Car si les Européens ont beaucoup de mal à comprendre le Coran qui relève d’un autre univers culturel, ils sont probablement plus à l’aise avec les textes fondateurs du socialisme. Pendant longtemps, ceux-ci ont été fétichisés comme des textes religieux, avec leurs prescrits et leurs versets, leurs orthodoxes et leurs révisionnistes à dénoncer, voire à abattre. D’où la question qui fut alors posée : le terrorisme des « communistes combattants » – ou celui des régimes dits communistes, du Cambodge à la Corée du Nord – est-il une perversion du socialisme ou est-il son aboutissement logique ?

L’histoire a tranché : cette question n’a aucun sens. Aucun texte, même d’essence divine, n’existe « en soi », indépendamment de la lecture qu’en font des êtres humains de chair et de sang. Des femmes et des hommes empreints de sagesse peuvent parfaitement avoir des références culturelles, un vocabulaire et des symboles en commun avec des détraqués pathologiques sans partager d’aucune manière leur vision du monde. C’est la même Bible qui a inspiré l’inquisition au XVe siècle et la théologie de la libération au XXe. Même si ceux qui s’en réclament n’en ont pas forcément conscience, le socialisme comme l’islam sont des langues à travers lesquelles de multiples projets, même radicalement opposés, peuvent se dire. Aujourd’hui, on ne perd plus son temps à se demander qui, de François Hollande ou d’Alexis Tsipras, est le vrai socialiste : on analyse ce qu’ils proposent, et au diable les étiquettes.

À l’heure où les musulmans d’Europe se préparent une nouvelle fois à devoir se justifier pour ce qu’ils n’ont pas fait [2] il est grand temps d’acter que tous ceux qui lisent le Coran n’y lisent pas la même chose. Ceux qu’on nomme « djihadistes » sont à l’islam ce que les Brigades rouges, les assassins « marxistes-léninistes » du Sentier lumineux péruvien ou les Khmers rouges génocidaires – et pourtant formés à Paris – étaient à la gauche démocratique. Ceux-là avaient rompu le cordon ombilical qui les rattachait à la grande tradition du socialisme de masse. Leur dérive sectaire les avait rendus insensible aux aspirations de celles et ceux dont ils s’étaient autoproclamés les porte-paroles. Au moment où il ne fait décidément pas bon de s’appeler Mohamed ou Fatima, de porter une barbe ou un foulard, est-il si difficile d’admettre que les musulmans d’aujourd’hui ne sont pas plus responsables des assassins qui parlent la langue de l’islam que les syndicalistes de naguère ne l’étaient d’autres assassins qui parlaient la langue du socialisme ?


(*) Autocritique et making off de ce billet

15.11.2015

Ce titre est injuste  ! Pour coller au plus près de mon propos, j’aurais plutôt dû titrer "Les Khmers rouges de l’islam". Beaucoup de mes correspondant-e-s ont durement critiqué (en postant un commentaire ou par un canal plus direct) la comparaison que je semblais faire entre, d’une part, la Fraction Armée Rouge allemande ou les Brigades rouges italiennes, d’autre part les exécuteurs de la boucherie parisienne.

Mon propos n’était pas celui-là : je voulais montrer qu’une idéologie respectable pouvait enfanter des pratiques détestables en conservant toutes ses références. Le Manifeste de Marx et Engels, la Bible ou le Coran ont pu inspirer les plus nobles engagements et les crimes les plus abjects. Dans certain cas (les dérives du marxisme), on fait aisément le tri, dans d’autres (les dérives de l’islam), on amalgame.

Ce parallèle n’a pas fonctionné et je me suis fait sonner les cloches pour la raison principale suivante : même s’il y a eu des victimes collatérales, les attentats commis par les "communistes combattants" étaient toujours ciblés, alors que Paris vient de connaître un carnage aveugle. Cette différence aurait dû me dispenser de recourir à ce procédé.

Pour comprendre cette erreur d’appréciation, voici le making off ce billet. Dans une première version, il avait été écrit après les attentats de janvier. Ces attentats avaient eu des objectifs ciblés, ce qui m’avait suggéré le parallèle dans les modes d’action. Pour je ne sais plus quelle raison, je ne l’avais pas alors publié, ce qui m’a permis de le recycler cette fois-ci, avec de menues rectifications.

Mais j’ai été trop vite, histoire d’être rapidement sur la balle. Désolé et merci pour ceux-celles qui ne m’ont pas ménagé et pour nos échanges. Je laisse en l’état le titre et le passage contestés, pour conserver la trace de cette discussion, que seul Internet aura pu rendre possible.

NDLR : la discussion ci-dessus évoquée par l’auteur ne peut être visible que sur son blog, en bas de page. Vous pouvez y participer

[1Précisons que les groupes cités n’ont jamais commis des actes d’une échelle comparable au 11 septembre 2001, ni même aux attentats de Casablanca en 2003, de Madrid en 2004, de Londres en 2005 ou de Paris. La nature des cibles est aussi différente. Mais c’est surtout la dérive idéologique que je voulais pointer. La comparaison que je risque pour des raisons pédagogiques a, comme toute comparaison, ses limites.

[2En comparaison avec les heures qui ont suivi les attentats de janvier, on sent une grande attention des commentateurs à ne pas amalgamer l’ensemble des musulmans aux assassins. Ce qui n’empêche pas que des propos fielleux commencent à se répandre. Ainsi, dans l’émission spéciale de "Face à l’info" (RTBF, 14/11) – à partir de 2979 –, le chercheur de l’ULB Samir Amghar, interrogé sur la radicalisation des musulmans à Bruxelles, déclare de manière alambiquée que si cette radicalisation est difficile à quantifier, on peut néanmoins affirmer qu’une « grande partie » des musulmans bruxellois ne se reconnaissent pas dans les valeurs de la démocratie, tout en restant très respectueux de l’autorité. C’est ce propos, pas du tout étayé, qui m’a poussé à publier ce billet.


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