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‘’LA MARCHE DE LA DIGNITÉ’’ SA PORTÉE ET SON SENS POUR L’AFRIQUE

« Sur les traces de nos enfants nous irons
Jusqu’aux barbelés de la honte nous irons
Et nous les retrouverons
Sur les traces de nos enfants, nous irons
Contre notre sein, nous les tiendrons
Morts ou vivants ». (Coumba Touré)

De la France nous est parvenu, au Forum pour un autre Mali (FORAM), l’appel du collectif des femmes subissant le racisme, l’islamophobie, la négrophobie et la rromophobie, pour « la marche de la dignité » de ce 31 octobre 2015 à Paris. Nous saluons cette belle initiative et y adhérons pleinement pour plusieurs raisons :

1. L’Afrique est concernée.

« Nous venons de quelque part » souligne l’une des organisatrices de la marche, majoritairement issues de l’immigration maghrébine et subsaharienne. Les préjugés, le mépris et le racisme dont elles souffrent, se nourrissent de l’image malmenée de l’Afrique qui se consumerait, toute seule, de l’intérieur, du fait des dictatures, de la corruption et des guerres ethniques ou religieuses. Dans ce récit, la violence est d’abord source de mépris.

Pour ne pas désespérer de nous-mêmes osons la question suivante : Pourquoi nos États pris individuellement comme collectivement au niveau de la CEDEAO et de l’Union Africaine (UA), seraient-ils incapables de nous protéger, qu’il s’agisse de pathologies tueuses comme Ebola, le paludisme, les maladies diarrhéiques, la tuberculose et le VIH/SIDA, ou bien d’AQMI, de Boko Haram (devenu Etat Islamique en Afrique de l’Ouest) et autres groupes armés ? Pour avoir perdu le contrôle de l’initiative à la faveur d’une histoire de développement et de démocratisation à géométrie variable qui consiste pour l’Occident à s’enrichir et à sauvegarder ses intérêts. Cet occident ne pourra pas continuer à arracher, indéfiniment, par la ruse, le chantage au financement, l’humiliation et les armes des richesses dont il devrait pouvoir bénéficier pacifiquement d’une partie dans le cadre d’un partenariat respectueux de l’humanité et de la dignité des peuples à qui elles appartiennent.

« Il est grand temps de changer radicalement nos attitudes et nos choix, donc notre politique internationale ». « …En campant dans l’usage des recettes passées, nous aggravons les périls sans répondre aux besoins humains nouveaux ; en persistant dans l’erreur, nous construisons, jour après jour, l’irréparable malheur des peuples » relèvent les signataires de l’appel pour une politique étrangère de gauche. (Blog.mediapart.fr).

La marche de ce 31 octobre 2015 comme d’autres formes de résistances pacifiques viennent rappeler que les rapports de force ne se jouent pas seulement sur les plans financier, économique et militaire. La capacité des êtres humains de dire « je » et « nous », de se mobiliser en vue de peser ensemble sur les choix qui engagent leurs destins est essentielle.

2. L’Afrique n’a pas d’avenir dans la mondialisation néolibérale

Les mauvais calculs de la « communauté internationale », qui sont en train de mener le monde à sa perte, nous font miroiter un avenir meilleur dans le cadre du système néolibéral qui porte en lui les germes de sa propre destruction. Il ne créera pas plus d’emplois au Mali, au Sahel en Afrique d’une manière générale, qu’en France et en Europe.

Sur dix des pays en pleine croissance, six seraient africains ! Les autres veulent rejoindre ce peloton de tête dans un contexte où le commerce mondial bat de l’aile avec un taux de progression de 2,8% au lieu de 4% selon l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC).

Comme la Grèce, chaque pays africain a dû s’aligner, renforcer sa « compétitivité » et son « attractivité » sous la houlette des institutions internationales.

Nos marchés sont pour l’heure inondés de produits importés, parfois subventionnés. Les paysans, les éleveurs, les pêcheurs, les petits
commerçants et les artisans dont une majorité de femmes et de jeunes, qui ont du mal à s’en sortir tenteront par tous les moyens dont l’émigration, le narcotrafic et le djihad, de survivre. Les accords migratoires et militaires qui visent à les tenir sous haute surveillance et à distance en mettant nos Etats et nos armées à contribution ne changent rien à leur détermination

3. Le naufrage est global

Nous nous reconnaissons dans la douleur de nos soeurs battantes de la « marche de la dignité » pour avoir organisé il y a dix ans (du 15 au 30 octobre 2005), la « caravane de la dignité » à la suite des événements dramatiques de Ceuta et Melilla où venaient de tomber, les 29 septembre et 06 octobre 2005, les premiers migrants subsahariens tués par balles.

La criminalisation qui leur vaut ce sort, les expulsions, les humiliations et le délit de faciès visent à rassurer des opinions publiques ébranlées, à qui on laisse entendre que L’Afrique est en pleine croissance et que les jeunes émigrent massivement, parce que victimes des dictatures, de la corruption et des conflits ethniques. Le développement, la démocratie et la bonne gouvernance dont l’Occident a semble-t-il le secret, seraient les seuls remèdes à cette situation.

Proclamée « l’année européenne du développement », 2015 devait d’ailleurs être l’occasion pour l’union Européenne (UE) de magnifier sa politique étrangère dont, bien entendu, l’aide au développement de l’Afrique.

Le commerce entre l’Europe et les ACP dans le cadre de la convention de Yaoundé (I et II), de Lomé (I, II, III et IV) suivis de l’accord de Cotonou révisé en 2010 devait éradiquer la pauvreté, la faim et promouvoir l’intégration économique régionale. A Syrte (Libye), lors du troisième Sommet Afrique-UE qui a eu lieu (Tripoli du 29 au 30 novembre 2010), il était question de création d’emplois, d’investissements, de croissance économique, de paix, de stabilité, de migrations et de changement climatique. Non seulement ces belles promesses n’ont pas été tenues, la Libye a été attaquée, le guide libyen tué et son pays déstabilisé avec des conséquences gravissimes pour le Mali, le Sahel et le Maghreb.

Les causes des futures insurrections et de l’émigration forcée continuent d’être cultivées dans le cadre d’une coopération qui vise à accélérer l’ouverture du continent à la mondialisation capitaliste. Les femmes, comble de l’horreur, sont courtisées et invitées à devenir « performantes », « émergentes », « gagnantes ». Les jeunes aussi.

3. Le défi de la connaissance et de la créativité

Nous sommes persuadées que la plupart des Africain(ne)s qui émigrent dans les pires conditions, parfois au risque de leur vie, comme ceux qui prennent les armes au nom de la religion ou de l’ethnie, changeraient leur fusil d’épaule s’il leur était donné l’opportunité d’en savoir davantage sur les causes structurelles des inégalités et d’inscrire leur quête d’alternative sur le terrain de la participation politique pour un modèle économique répondant à leurs besoins prioritaires.

Il nous appartient à nous, Africains et plus particulièrement aux femmes et aux jeunes, de nous organiser et de nous mobiliser non pas systématiquement pour nous emparer d’un pouvoir politique dont l’essentiel est ailleurs mais pour la refondation du développement qui comme Wolfgang Sachs le souligne à juste titre est une idéologie en ruine. La démocratie est, elle aussi pervertie par la logique du profit et les interminables ingérences de l’Occident.

Nous nous devons d’écouter et d’accompagner, ici et là-bas, la nouvelle génération de femmes et d’hommes, de telle sorte qu’elle contribue à desserrer l’étau de la dictature du marché et à remédier à la dépolitisation induite par le viol permanent de notre imaginaire.

Aucun sujet, aucun enjeu n’est trop important ou trop compliqué pour être soumis, dans les langues nationales, à notre expertise citoyenne. Accords économiques, monétaires, migratoires, militaires, investissements étrangers, prix des matières premières, industrialisation, emploi, chômage, dette intérieure et extérieure, éducation, santé, environnement, Etat, armée, ressources naturelles, rébellions, terrorisme, intégrisme religieux, coopération sous régionale, régionale et internationale, sont autant de questions d’actualité brulante que nous pouvons affronter et contribuer à résoudre.

Imprégnées du lien entre le local et le global, dans les langues nationales et, munies d’outils théoriques culturellement pertinents, nous nous battrons mieux, ensemble, hommes et femmes, contre les inégalités, le chômage et la pauvreté de masse, les épidémies, les famines, la violence armée, les discriminations et les ingérences.

4. Les mères sociales ou comment tisser la nouvelle corde au bout de l’ancienne

Nous nous sommes saisies au Forum pour l’autre Mali (FORAM) de la notion de mère sociale (ladonba). Elle invite les Africain(e)s à dire, à propos des jeunes en situation de détresse comme en temps ordinaire, « ce sont nos enfants » comme nous savions le faire il n’y pas si longtemps et à nous engager à les défendre, que nous soyons leurs mères biologiques ou pas.

Nous sommes les mères sociales de tous ces jeunes demandeurs d’emplois
dont le nombre augmente d’année en année alimentant les tensions et les conflits à tous les niveaux.

Nous sommes les mères de Zyed et Bouna, de Trayvon Martin, de Michel Brown et d’ Éric Garner.

Nous sommes les mères de tous ces réfugiés économiques, politiques et climatiques qui arrivent morts ou morts vivants par milliers aux portes de l’Europe forteresses ou finissent emprisonnés dans l’Europe carcérale.

Nous sommes les mères de tous ces migrants dits économiques dont le nom ne sera pas même murmuré, ni écrit dans les journaux, ni inscrit dans un document d’identité ou un dossier de demande de régularisation.

Nous sommes les mères de victimes maliennes, nigérianes, kenyanes, françaises, tunisiennes et autres du djihadisme et condamnons les crimes perpétrés avec la plus grande fermeté. Mais nous ne pouvons renier ceux qui les commettent, sans essayer de comprendre l’enchaînement calamiteux des faits. Comprendre ce n’est pas faire l’apologie du terrorisme mais traiter les maux à la racine, agir pour que, désespérés et habités par le sentiment d’être humiliés et socialement morts, les jeunes et les femmes ne se radicalisent pas.

Nous sommes aussi les mères d’Amédy Coulibaly, de Moussa Coulibaly, solidaires avec leurs mères, soeurs et tantes qui ne les ont pas vu dériver ou pu les aider.

Nous sommes les mères des 219 Lycéennes de Chibock qui restent introuvables
en dépit de la campagne planétaire qui fait écho au cri de détresses de leurs familles « Bring back our girls ».

Nous sommes les mères des adolescentes et des fillettes devenues kamikazes et disons à leur sujet aussi « Bring back our girls ».

Ce processus s’inscrit dans le cadre de l’Université Citoyenne qui consiste à être à l’écoute des femmes et des jeunes à la base, avec une attention particulière pour les plus vulnérables.

Nous pourrons oeuvrer de concert avec le collectif de la MAFED en France puisque ‛‛notre réaction puissante, organisée, confiante est la seule façon d’enrayer notre écrasement collectif annoncé”.

Aminata Dramane Traoré et Nathalie M’dela Mounier du Forum pour un autre Mali (FORAM) et du réseau des mères sociales


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