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Etre gay en Israël, un « combat de tous les jours »

dimanche 30 août 2015

Cet article confirme que contrairement à ce qu’ont prétendu Anne Hidalgo , maire de Paris et ses proches dont Patrick Klugman, lors de l’opération Tel Aviv Plage, la "bulle" Tel Aviv n’est pas si tolérante qu’elle en a l’air.

Article paru sur le site internet du journal Le Monde, le 29 août 2015
par Nicolas Ropert (Jérusalem et Tel Aviv, correspondance)

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Le 14 août, à Jérusalem, lors d’une marche organisée pour dénoncer l’homophobie, quinze jours après l’attaque de la Gay Pride de la Ville sainte. ABIR SULTAN / EPA

Hormis une mezouza (décoration juive traditionnelle) aux couleurs de l’arc-en-ciel fixée à la droite de l’entrée, aucun signe distinctif ne permet de savoir que derrière cette porte beige est installée la Maison ouverte de Jérusalem. C’est pourtant ici, au premier étage d’un immeuble du centre-ville, que cinq salariés et des bénévoles tentent de faire vivre le seul lieu non commercial consacré à la communauté LGBT (lesbiennes, gays, bi et transsexuels) de la ville triplement sainte. Les mines des membres présents en cette matinée de la mi-août sont tristes et fatiguées.

Depuis l’attaque de la Gay Pride de Jérusalem le 30 juillet, le centre a reçu de nombreuses sollicitations médiatiques. Après ce drame, qui a causé la mort de Shira Banki, une adolescente de 16 ans, et blessé cinq autres manifestants, des responsables politiques et religieux leur ont aussi témoigné leur soutien. Yishaï Schlissel, un ultraorthodoxe juif déjà condamné pour s’en être pris à la même marche des fiertés en 2005, a depuis été inculpé pour meurtre et tentatives de meurtre. Pourtant, dès le lendemain, des affiches ont été placardées dans certains quartiers haredim (juifs ultraorthodoxes) de Jérusalem pour féliciter le meurtrier. Des tags dans le même esprit ont été découverts en ville, et sur Facebook, des centaines de messages accusant les organisateurs ont déferlé.

« Avant cette attaque, je me sentais en sécurité. Plus maintenant », résume Tom Canning, l’un des responsables du centre. Débardeur gris et petite barbe bien taillée, le jeune homme milite pour la cause homosexuelle depuis qu’il a débarqué à Jérusalem, il y a quatre ans. La ville qui concentre les franges les plus religieuses du pays n’est pas connue pour sa tolérance envers la communauté LGLGBT.

Parole libérée

Une communauté isolée, peu soutenue par les militants de Tel-Aviv. Dernier exemple, aucun membre de la communauté gay n’a fait le déplacement jusqu’à Jérusalem pour participer aux commémorations après l’attaque de la Gay Pride. Un rassemblement a bien été organisé en hommage aux victimes de Yishaï Schlissel, mais les militants de Tel-Aviv ne veulent pas sortir de la « bulle », comme le dit le jeune homme.

Mais ce qui choque le plus Tom Canning, c’est le sentiment que la parole s’est libérée depuis l’attaque. Il se dit blessé par certains propos de rabbins ou d’hommes politiques qui ont mis sur le même plan l’attaque et l’organisation d’une telle manifestation. « Contrairement à ce que l’on veut faire croire à l’étranger, Israël n’est pas gay-friendly. Tel-Aviv est une ville très ouverte, mais elle ne représente pas le pays », tranche le jeune militant.

Le pinkwashing ou le blanchissement de l’image d’Israël en mettant en avant la communauté homosexuelle est pourtant une arme de communication utilisée par les dirigeants israéliens. On ne compte plus les campagnes publicitaires, les sites Internet ou les messages de soutien des politiques israéliens envers la communauté LGBT. Certes, l’homosexualité a été dépénalisée en 1988, les mariages de même sexe contractés à l’étranger sont reconnus et la GPA (gestation pour autrui) est ouverte aux couples homosexuels depuis 2014. Mais derrière cette façade se cache une réalité bien sombre.

Selon le dernier rapport de l’ONG israélienne Aguda, publié à l’été 2014, les incidents contre les membres de cette communauté sont légion : refus de louer à un couple du même sexe, de le servir dans un restaurant, insultes et agressions. Les violations des droits des homosexuels se comptent par centaines chaque année.

« Certes, les gays ne sont pas lapidés dans les rues, mais pour un pays qui se revendique comme une grande démocratie, on se contente de bien peu », se désole Dana Sharon, militante LGBT.

Des actes qui ne surprennent pas Dana Sharon, une grande brune d’origine suisse qui s’autorise une seule fantaisie dans son look : une petite mèche rose dans les cheveux. Cette militante qui dirige la Maison ouverte de Jérusalem rappelle la tentative d’incendie volontaire contre les anciens locaux du centre. « Etre homosexuel à Jérusalem est un combat de tous les jours, affirme la directrice. Certes, les gays ne sont pas lapidés dans les rues, mais pour un pays qui se revendique comme une grande démocratie, on se contente de bien peu. »

Les autorités mises en cause

A Jérusalem, impossible pour un couple gay israélien de s’afficher, de s’embrasser ni même de s’habiller librement. Une vidéo, produite par le site d’information Ynet et diffusée le 9 août, montre bien cette réalité. Deux hommes marchent main dans la main dans l’ouest de Jérusalem et tout au long de la minute trente que dure la vidéo, ils reçoivent une volée d’insultes sur leur passage et des regards désapprobateurs.

Pour Dana Sharon, les cibles sont toutes trouvées : les autorités israéliennes, qui laissent faire. « En ne dénonçant pas le climat d’homophobie latent dans la ville de Jérusalem, les politiques ont une part de responsabilité dans le meurtre de Shira Banki », accuse-t-elle. Elle rappelle que la Gay Pride de Jérusalem, contrairement à celle de Tel-Aviv, n’est pas une fête démesurée. Lancée en 2002, cette marche des fiertés se veut une manifestation pour réclamer des droits. Pas de musique, pas de chars décorés, mais des habitants de Jérusalem laïcs ou religieux, homos ou hétérosexuels qui défilent.

La responsable la Maison ouverte de Jérusalem rappelle le long combat mené contre la municipalité pour gagner le droit de manifester. Mais l’association a aussi dû lancer une procédure en justice pour que la mairie finance le centre. Elle a ensuite dû saisir la Cour suprême israélienne pour empêcher de faire retirer le drapeau arc-en-ciel qui flotte discrètement à l’extérieur du bâtiment. Son message aujourd’hui : « Nous faisons partie de Jérusalem. Il serait inimaginable de recevoir un ordre d’expulsion pour Tel-Aviv dès qu’on annonce son homosexualité. »

Une quarantaine de bars gays ou gay-friendly se partagent le marché de la nuit à Tel-Aviv. Contre un seul endroit de la sorte à Jérusalem

Une vision que défend aussi Daniel Jonas. A la tête de l’organisation Havruta, qu’il a créée, ce Hiérosolymitain qui porte la kippa et revendique son homosexualité se bat pour faire accepter l’homosexualité dans les milieux religieux. Un combat long et difficile, mais qu’il n’estime pas perdu d’avance. « Etant moi-même religieux, j’ai davantage de légitimité pour aborder la question de l’homosexualité avec les rabbins et la communauté. Je ne dis pas que j’arrive à les convaincre, mais j’espère que ces discussions permettent aux jeunes gays qui vivent dans des familles religieuses de sortir un peu plus facilement du placard », raconte le militant, qui s’est marié il y a trois ans au Danemark avec son compagnon.

Combat loin d’être terminé

Mais la ville de Tel-Aviv est-elle l’eldorado vendu dans les prospectus ? Aucun doute, estime Shay Rokach, manageur d’un des plus grands bars gays de la ville qui ne dort jamais. « Tel-Aviv est une ville très tolérante. Regardez, on accepte même les hétérosexuels », plaisante l’organisateur de soirées. Il estime que 30 % des habitants de la ville sont homosexuels. Un chiffre impossible à vérifier. Mais ce qui est sûr, c’est qu’une quarantaine de bars gays ou gay-friendly se partagent le marché de la nuit. Contre un seul endroit de la sorte à Jérusalem.

Pourtant, le combat n’est pas terminé, estime Oddeh Solomon, jeune bénévole du centre gay de Tel-Aviv, situé dans le célèbre parc Meir. « Nous nous battons pour la séparation entre l’Etat et la religion », lâche le jeune militant venu s’installer il y a huit mois dans la plus grande ville d’Israël. En ligne de mire des défenseurs de la cause homosexuelle : la possibilité de contracter un véritable mariage entre personnes du même sexe. Impossible aujourd’hui, car seul le mariage religieux existe.

La « bulle » Tel-Aviv n’est cependant pas si tolérante qu’elle en a l’air. Si l’attaque contre un centre pour adolescents homosexuels qui a fait deux morts en 2009 semble être un règlement de comptes interne, les actes homophobes existent bien. Contrairement aux idées reçues, la région où les incidents signalés sont le plus nombreux est le grand Tel-Aviv, avec un taux de 38 %, révèle l’association Aguda dans son rapport. A l’inverse, 6 % des cas déclarés se sont produits à Jérusalem. L’illustration peut-être que les homosexuels de la ville sainte vivent cachés. Ce qu’ils espèrent, un jour, faire changer.

Nicolas Ropert (Jérusalem et Tel Aviv, correspondance)


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