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L’histoire d’un bidonville aux frontières de l’Europe. Calais ou le grand déni d’humanité.

mardi 25 août 2015

Xavier Briké et Chloé Allen (UCLouvain - Laboratoire d’Anthropologie Prospective),
Co-signé par Smaïn Laacher (Université de Strasbourg), Céline Cantat (University of East London / Université de Poitiers - Laboratoire Migrinter), Amanda da Silva (Université de Liège).

La présence des personnes migrantes dans le Nord-Pas-de-Calais n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans une histoire : de 1999 à 2002, un centre d’accueil voit le jour à Sangatte, afin d’accueillir les réfugiés qui attendent de se rendre en Angleterre. Depuis lors, les campements et les squats se sont faits et défaits aux grés des expulsions policières.

Les politiques prônant l’inconfort des personnes migrantes et leur déshumanisation sont pourtant restées courantes. Depuis lors, les exilés ont continué à affluer vers la ville portuaire.

En juin 2014, deux milles personnes migrantes sont expulsées sur ordre des autorités locales. Il faudra plusieurs semaines pour récolter les bâches et couvertures nécessaires à protéger toutes les personnes du froid et de la pluie.

Le 10 avril 2015, le centre d’accueil Jules Ferry ouvre ses portes mais ne propose que le logement au plus fragiles, comme par exemple les femmes et leurs enfants.

Les personnes habitant ces lieux ont longtemps espéré voir les procédures de régularisation ou d’asile aboutir, obtenir sur papier une reconnaissance et une protection, en finir avec cette vie de misère, de caches et d’histoires inventées pour correspondre au « profil » attendu. Elles ont vécu l’enfermement sans avoir commis le moindre délit ; elles ont connu l’appréhension de l’arrestation, de ne pas être comprises ni entendues. Elles ont cru souvent la mort les faucher sur les chemins d’une liberté attendue bien qu’inaccessible.

Depuis deux ans, nous partageons régulièrement le quotidien des personnes migrantes qui font « escale » à Calais. Leur hospitalité sans frontières nous émeut à chaque rencontre. Leurs vécus et leurs souffrances de guerre nous hantent tant nous les savons méprisées sur les terres qui se targuent d’avoir donné le jour aux droits humains. Aujourd’hui, nous les voyons violentés, à coups de bottes, de poings, et de gaz lacrymogènes, et ce à chaque tentative de passage des lignes de barbelés qui deviennent, jour après jour, de plus en plus infranchissables.

A ce jour, des associations et des ONG bricolent pour leur assurer les soins nécessaires à la survie, mais le nombre de décès ne cesse de croitre. Les accords politiques qui engagent la France et l’Angleterre participent pleinement à cette tragédie. Aujourd’hui, il est plus que jamais nécessaire, de s’objecter à cette guerre qui érige en ennemis les plus exclus des grands conflits et des inégalités qui traversent le monde. Les options, en termes de politiques migratoires européennes, prouvent encore aujourd’hui, au travers d’un intolérable coût humain, toutes leurs aberrations. N’est-il pas venu le temps de rappeler la valeur qui devrait présider tout choix et tout principe : le respect inconditionnel de la vie humaine ?

Depuis plusieurs mois nous observons les évolutions constantes des lieux de relégations à Calais. Aujourd’hui, une véritable « ville à côté de la ville » s’érige, faite à partir de matériaux de récupération en tous genres. Le bidonville devient un espace où se sédentarisent, à défaut d’autres possibles, plus de trois milles enfants, femmes et hommes craignant le refoulement, l’enfermement ou encore d’autres inhumanités. Plusieurs d’entre eux nous relatent leur profond désespoir et le souhait de s’y installer, malgré les conditions de vie dégradantes. Mustafa, trente ans, soudanais, témoigne : « Maintenant, je n’essaye plus de passer, je n’en peux plus. Je vais rester ici, je n’ai nulle part d’autre où aller ». D’autres bénéficient du statut de réfugié mais n’ont d’autre choix que de s’y établir, faute de travail et de possibilité de se payer un logement salubre.

Ce nouveau bidonville abritant femmes, hommes, adolescents et enfants énonce, de par sa mise à l’écart, la production d’oubliés. Un déni d’humanité à retenir dans les pages sombres de l’histoire de l’Europe résonne comme une citation de l’écrivain Charles Péguy : « Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. »


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