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C’est une vieille histoire

jeudi 21 mai 2015 par Cases Rebelles

Le collectif Cases Rebelles revient sur la relaxe des policiers impliqués dans la mort de Zyed et Bouna :

Pourquoi les enfants fuyaient la police ?

Parce que les situations d’interaction avec la Police riment avec arbitraire. Parce qu’elle est une institution de l’arbitraire. Une organisation qui insulte, humilie, frappe, tue. Sans avoir à en assumer les conséquences. Une organisation qui chasse, traque, terrorise.

Parce qu’il est admis par la classe dirigeante et une partie de la population que le maintien d’un certain ordre social justifie pleinement cet arbitraire. Parce que les personnes qui consentent à cet ordre sont convaincues qu’elles n’auront jamais à faire face à cet arbitraire et que rien que pour ça il est justifié. Parce qu’il est admis que l’ordre socio-économique vaut bien plus que certaines vies, et que la police doit pouvoir agir avec cela à l’esprit. Sans la crainte d’être jugée. Sans la crainte de devoir produire autre chose que les histoires habituelles de rébellion, outrage, sensation de menaces…

Pourquoi fuir vers un lieu ostensiblement signalé comme dangereusement mortel ?
Peut-être parce qu’on a derrière soi un danger qu’on considère comme plus mortel.
Peut-être parce qu’on a en tête bien plus d’histoires d’abus policiers que d’ « accidents » de transformateur électrique.

Que les poursuivants ne se soient pas sentis tenus de protéger les enfants de l’évidence du danger mortel, qu’ils n’aient pas fait l’ombre d’un geste pour les mettre en garde en dit long, pour ce qui nous concerne, sur la valeur qu’ils accordaient à ces vies. La question n‘est pas de savoir si Zyed Benna, Bouna Traoré et Muhittin Altun auraient fait demi-tour ou pas. La question c’est que n’importe quel individu voyant la scène aurait dû chercher à les mettre en garde, chercher à les en empêcher – et ce même s’ils n’avaient pas été des enfants d’ailleurs – mais la police n’a absolument rien tenté. Cette force dont certainEs privilégiéEs pensent encore qu’elle protège n’a rien fait. Il n’y a rien d’accidentel ou d’absurde là-dedans : juste les signes difficilement discutables d’une absence totale d’empathie.

Parce que c’est à la base du système que socialement, racialement, certaines vies valent moins que d’autres, méritent leur sort ; la misère, les humiliations, la suspicion, les coups, la mort.

Que Zyed et Bouna soient des enfants c’est important et ce n’est pas important. C’est important pour ce que ça dit du rapport de la police à l’enfance, à nos enfances – inexistantes à leurs yeux. Mais la mort d’Ali Ziri à 69 ans n’en est pas moins parlante, n’en est pas moins un révélateur de la valeur de nos vies, de nos corps.

Que Zyed, Bouna et Muhittin, qu’aucun des autres enfants n’aient rien pris sur un chantier où aucun d’eux n’est même jamais entré c’est important pour que la vérité soit rétablie mais ce n’est pas important en soi. C’est important par rapport aux mensonges du pouvoir de l’époque, de Sarkozy, des médias, etc. C’est important par rapport aux machineries habituelles de diffamation qui justifient abus et crimes. Mais quand bien même ils auraient dérobé des milliards sur ce chantier de merde est-ce que cela change la valeur de leur vie ?

La police n’oserait jamais toucher un cheveu des élites habituées des grands détournements de fonds : n’est-ce donc pas évident que le problème c’est la valeur de nos vies à la base ?

Quand Louam Beyene, 19 ans, migrante érythréenne, meurt à Calais percutée par une voiture alors qu’elle traversait l’autoroute A16 vers laquelle l’a rabattue la police qui la poursuit : n’est-ce donc pas évident que le problème c’est la valeur de nos vies à la base ?

Quand un flic décide qu’il est plus pertinent d’abattre Amine Bentounsi que de le laisser fuir, n’est-ce donc pas évident que le problème c’est la valeur de nos vies à la base ?

Quand ils se mettent à 5 sur le corps de Lamine Dieng attaché face contre terre jusqu’à ce qu’il en étouffe : n’est-ce donc pas évident que le problème c’est la valeur de nos vies à la base ?

Que valent, dans la tête de l’institution policière, les vies de celles et ceux que nous considérons comme les nôtres ?
Que valent ces vies dans la tête de ceux qui regardent sans sourciller des émissions de propagande qui, caméras embarquées, offrent le spectacle des tutoiements, des insultes, des menaces, des perquisitions violentes et humiliantes, des têtes, des corps écrasés sous des genoux ?
Qui pensent-ils que la police protège pour accepter ça ?

Celles et ceux qui ont déjà été réduitEs à appeler la police pour des violences conjugales par exemple et attendu des heures en vain savent à quel point la police protège de manière sélective.

Visiblement il n’a pas semblé pertinent de protéger ces 3 enfants-là, rentrés sur un site mortellement dangereux. Ces 3 enfants-là.
Parce qu’il est tellement évident que c’est d’eux qu’on doit se protéger. C’est tellement évident que la police se perçoit assiégée, victime… à l’image de toute une France qui cautionne ses agissements.

La justice, elle, a bien trainé les pieds pendant 10 ans ; pour quel résultat ? Deux policierEs face aux juges et une procureure qui réclame la relaxe. Ces deux-là, présentéEs au tribunal 10 ans après les faits, ont eu tout le temps de préparer leur petit show, leurs hésitations, leurs larmes.

Bien entendu, le tribunal, ça permet de reparler de l’affaire, de perturber le silence. Mais le verdict de Rennes on l’attendait…et on ne l’attendait pas.

Nous ne sommes pas les familles et nous ne prétendons pas comprendre ce qu’elles ressentent.

Mais ce que l’État policier avait à dire il l’a dit pendant 10 ans de déni de justice. Il l’a dit dans les réquisitions de la procureure et de la défense.

Quelle qu’ait été la diversité des motivations, quelle qu’ait été la pertinence des actes et les écueils, les révoltés de 2005 n’ont pas attendu. Ils ont inscrits Zyed et Bouna dans l’histoire, dans leur histoire, dans notre histoire, sans attendre le mépris des salles de tribunal. CertainEs en ont payé le prix fort et il n’y avait rien de beau ou d’exaltant dans ces nuits où des bruits d’explosions de réservoirs tapissaient des nuits aléatoires. Il y avait juste l’histoire en train de s’écrire en lettres de révolte et de désespoir.

Relaxe… relaxe…

Il s’agit d’une vieille histoire coloniale. Où ceux qui piétinent, terrorisent, écrasent ne veulent pas être jugés et réclament des médailles.

Et nous n’avons pas attendu leur justice pour savoir qu’ils sont coupables.

Cases Rebelles – mai 2015
Nos pensées vont aux familles Benna, Traoré et à Muhittin Altun et sa famille. Et aux révoltéEs de 2005.
Voir aussi :
http://www.ujfp.org/spip.php?article4172


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