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Le conflit israélo-palestinien à l’école : une question pédagogique brûlante

jeudi 16 avril 2015

Israel Palestine, une question complexe ?

Ou une question "chaude" pour laquelle la complexité est plutôt dans la pédagogie à mettre en oeuvre ?

Cet article de Bondy Blog montre que désormais le contenu de l’enseignement de l’histoire immédiate ne pourra pas se dérouler dans le secret de la "boite noire" de la classe. Intéressant, non ?

lundi 6 avril 2015

Enseigné à l’école, le conflit israélo-palestinien reste un sujet sensible dont le traitement suscite des interrogations, tant dans les classes que dans les manuels scolaires.

Au lycée Léonard de Vinci (Levallois-Perret), comme tous les mardi matins, c’est cours d’Histoire pour les Terminales ES. François Bouyer, leur professeur, aborde le chapitre sur le Moyen et Proche-Orient, inscrit au programme du bac depuis 2012. Lorsqu’il arrive à la question du conflit israélo-palestinien, les questions fusent dans la classe. Le sujet suscite vivement l’intérêt des élèves. « Entre pro-Palestiniens et pro-Israéliens, il y a beaucoup de débats sur les réseaux sociaux. Et les médias ne sont pas toujours neutres. Si on ne prend pas assez de recul, on peut facilement se faire manipuler. C’est difficile de savoir qui croire ou pas », témoigne Katya, 17 ans. « Aujourd’hui, il m’est encore difficile de m’exprimer sur le sujet. Il me manque des connaissances. Je veux savoir la vérité. » Son camarade de classe Ryan ajoute : « Le cours d’Histoire doit se baser sur les faits. Le professeur n’est pas là pour donner son avis. En fonction de ce qu’il nous racontera, nous nous forgerons notre propre opinion. » Professeur expérimenté et respecté de ses élèves, François Bouyer a mis un point d’honneur à taire son avis personnel sur le sujet délicat qu’il s’apprête à traiter. « L’essentiel, c’est de faire passer le message que la situation au Proche-Orient est compliquée, qu’il n’y a pas les bons d’un côté et les méchants de l’autre. »

La « Nakba », au coeur d’une polémique

Une déontologie dont ne s’encombrent visiblement pas les manuels scolaires souvent accusés de partialité à l’égard du conflit israélo-palestinien. La polémique a démarré en 2011 avec le mot « Nakba ». Dans le cadre d’un chapitre consacré à « l’ONU et la question de la Palestine », le nouveau manuel Hachette de 1ère définissait l’expression comme : « (de l’arabe catastrophe) expulsion de populations palestiniennes pendant la guerre israélo-arabe de 1948 ». Sous la pression d’associations juives, dont le Conseil représentatif des israélites de France (CRIF), l’éditeur a préféré omettre ce passage. « Ce sont les armées arabes qui ont appelé les Arabes de Palestine à s’enfuir. Tous ceux qui ont voulu revenir après la guerre ont pu le faire (…) Israël n’a expulsé personne », avait réagi Jean-Marc Moskowicz, président de l’association Europe-Israël. Cette ingérence dans la rédaction des manuels a suscité bien des réactions. En novembre 2012, le journal Libération publia une tribune. Titrée « Liberté pour les manuels scolaires », neuf directeurs de collections y dénonçaient les multiples pressions qu’ils pouvaient subir de la part de « groupes d’intérêts politiques ou communautaires ». Et l’association France Palestine Solidarité réagi en organisant un colloque consacré aux « Représentations du conflit israélo-palestinien dans les manuels scolaires » [1] ont également participé, de manière à donner à ce colloque une caution scientifique., lors duquel un groupe de travail se formait. Sandrine Mansour-Mérien, docteur en histoire à l’université de Nantes, fut chargée de l’analyse des manuels scolaires français. Son étude s’est basée sur sept manuels de Terminale ES/L, trois de Terminale pro et un de Terminale STG, pour la version en cours en 2013 dans les lycées.

Dans son rapport, publié en 2014 dans l’ouvrage et fruit des travaux du colloque « Israël-Palestine : le conflit dans les manuels scolaires » (éd. Syllepse), elle souligne la présence de la définition du mot Nakba dans seulement trois livres sur onze. Elle déplore également l’approche des manuels face à la décision du gouvernement israélien de construire dès 2002 un mur entre Jérusalem et la Cisjordanie. « Aucun livre ne mentionne les conclusions de la Cour pénale internationale et par conséquent l’illégalité du mur. Au contraire, ils reprennent les termes et les justifications de l’Etat d’Israël : « Barrière de séparation » pour le Nathan Le Quintrec et le Bordas, « Mur de sécurité » pour le Belin ou « Mur de séparation » pour le Magnard et le Nathan STG. » Elle note aussi l’impasse sur la colonisation des terres palestiniennes et l’affiliation itérative des Palestiniens au terrorisme plutôt qu’à la résistance. « Ce qui ressort nettement dans l’analyse des manuels scolaires français, c’est l’usage du discours officiel de l’Etat d’Israël dans la présentation des événements et, au-delà, l’absence – ou la quasi absence – de toute analyse critique par une référence aux historiens arabes en général et au droit international. »

La pression des lobbies

Il y a bien un phénomène de lobbying qui sévit dans le milieu des éditions de manuels scolaires. Le ministère de l’Education nationale n’y pouvant rien puisque les éditeurs relèvent du secteur privé. « Il n’y a ni contrôle institutionnel, ni autorisation, ni vérification pédagogique » déplore Dominique Comelli dans son article « La fabrique des manuels ». Cependant, même sans pression, beaucoup de directeurs de collection privilégient le « politiquement correct » à l’effort d’objectivité. Ce qui, en réalité, les amènent à rejoindre le discours d’Israël. Business oblige, mieux vaut ne pas faire de vague pour mieux se vendre. Les manuels scolaires représentent 12% de l’édition française (336,5 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel) soit un enjeu économique constant. Mais, cette forme d’autocensure aboutit à des contenus uniformisés. « Les manuels sont rédigés trop vite par des professeurs généralistes qui, pour la plupart, n’ont jamais étudié en profondeur les questions contemporaines, estime André Rosevègue, co-Président de l’association Union juive pour la paix. Ce n’est ni leur domaine ni leur spécialité. Et tous ont tendance à reproduire les mêmes contenus à l’aide des mêmes documents. » Une politique de la précipitation, de la simplification qui revient à trahir l’histoire absconse du conflit israélo- palestinien.

Alternatives pédagogiques

Aussi inhérent soit-il à l’enseignement, le manuel scolaire n’est qu’un outil dans un arsenal didactique. Et les professeurs n’y ont pas systématiquement recours. Dans la classe de François Bouyer, si le manuel est bien présent sur les tables, il n’est que rarement sollicité. « Je le regarde en fonction des documents mais c’est surtout quelque chose d’accessoire. » Il peut parfois porter attention aux fiches d’activités qu’ils demandent à ses élèves de faire chez eux. Mais, s’il estime que des questions manquent de neutralité, « dans ce cas, on enlève, on change, on reformule. Les professeurs ne sont pas esclaves du manuel ». Nombreux sont aussi les enseignants à recourir à d’autres outils pédagogiques pour traiter de la question israélo-palestinienne. Photos, cartes, documentaires, etc. Internet est pour eux une banque de données inépuisable. Car, ceux qui la transmettent le savent bien, l’Histoire ne s’écrit pas seulement dans les livres, c’est aussi un conte de faits. « La logique chronologique est très importante, insiste François Bouyer. En utilisant les faits, il y a toujours le moyen de démontrer la complexité du conflit. » Quand les manuels démarrent le conflit avec le plan de partage de la Palestine par l’ONU en 1947, lui remonte bien avant, dès le début du 19è siècle, pour montrer qu’il s’agit à l’origine de deux nationalismes, israélien et palestinien, qui se construisent. Il s’attache à préciser à ses élèves qu’il ne s’agit pas d’un conflit religieux mais bien territorial. Et que non, les Palestiniens ne sont pas tous musulmans, tout comme les musulmans ne sont pas tous Arabes et les juifs tous pro-israéliens.

« Il y a un malaise, des amalgames, lorsqu’on entend le mot juif ou arabe. Le conflit est un sujet tabou et controversé chez les jeunes », déplore Shannon, 17 ans. Alors pour elle, comme pour ses camarades de classe, le cours d’Histoire doit être « un moment de libre-parole, d’échanges et de compréhension. » « On ne doit pas laisser cette question d’actualité mariner dans nos esprits, il faut en parler », rajoute Margaux. Malheureusement, nombreux sont encore les professeurs à survoler sinon éviter ce chapitre. « À aucun moment dans la formation universitaire cette période n’est traitée », raconte Romain Geffrouais, professeur d’Histoire-Géo, dans un lycée de Vitry-sur- Seine. Certains de mes collègues ne se sentent pas assez calés pour en parler. Encore moins, pour faire face à cette envie des élèves, surtout les plus politisés, d’en discuter. » On dit aussi qu’en banlieue, où le conflit se serait exporté plus qu’ailleurs, il est plus difficile de l’aborder. Pourtant, François Bouyer qui a aussi enseigné dans des quartiers dits « sensibles » n’a jamais eu aucun problème. « À partir du moment où la parole du professeur est respectée, les élèves sont prêts à l’écouter quitte à se modérer dans leurs questions. » Sans provocation. Sans hystérie. Sans expressions communautaires exacerbées.

Louise Pluyaud

[1L’Institut de recherches de la Fédération Syndicale Unitaire (FSU) et le Collectif interuniversitaire pour la coopération avec les universités palestiniennes (CICUP)


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