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Pour le droit à l’insolence

mardi 20 janvier 2015 par Eric Fassin

19 JANVIER 2015 | PAR ERIC FASSIN

À l’heure où la France célèbre le droit au blasphème, il est pour le moins paradoxal de devoir défendre devant la justice le droit d’écrire : « Nique la France ! » On ne peut pas se réclamer de Voltaire contre le fanatisme et en même temps rejeter l’esprit voltairien d’insolence. Certes, l’injure raciste doit être réprimée. Mais parler de racisme anti-blanc ou anti-français est un non-sens qui vise à effacer la réalité du racisme.

Le procès du sociologue et militant Saïd Bouamama et du rappeur Saïdou Z.E.P. (Zone d’Expression Populaire), se déroulera mardi 20 janvier 2015 au Tribunal de grande instance de Paris. Ils sont poursuivis pour « injure publique » et « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence » sur plainte d’un groupe d’extrême droite, l’AGRIF (Alliance Générale contre le Racisme et pour le Respect de l’Identité Française et chrétienne). En cause, un ouvrage et une chanson du même nom, Nique la France. Je fais partie des premiers signataires de la pétition pour le droit à l’insolence antiraciste, et j’ai communiqué ce texte à l’avocat des « deux Saïd » pour lecture à l’audience.

À l’heure où la France célèbre le droit au blasphème, il est pour le moins paradoxal de devoir défendre devant la justice le droit d’écrire : « Nique la France ! » La nation n’est pas, elle ne doit surtout pas devenir une religion d’État, sauf à trahir les principes républicains. La patrie ne saurait nous contraindre au patriotisme. Avoir la nationalité française, ce n’est pas être condamné au nationalisme. Car sacraliser la France, ce serait trahir la laïcité. Il faut au contraire revendiquer, haut et fort, la liberté de la critique, qui est la condition de possibilité de la démocratie. On ne peut pas se réclamer de Voltaire contre le fanatisme et en même temps rejeter l’esprit voltairien d’insolence – sauf à confirmer le soupçon que ces beaux mots et ces grands noms sont vides de sens, pire, qu’ils ne sont utilisés que pour exclure. Bref, ce serait paradoxalement donner raison à Saïd Bouamama et à Saïdou, mais en leur faisant payer le prix fort pour avoir dit la vérité.

Il faut donc y insister, l’État démocratique n’a pas vocation à faire respecter le sacré, quel qu’il soit. Mais bien sûr, il est responsable de protéger les personnes : c’est la limite de la liberté d’expression. En particulier, l’injure sexiste, homophobe ou raciste doit effectivement être réprimée, puisqu’elle est une attaque fondée sur l’appartenance, réelle ou supposée, à un groupe défini par le sexe, l’orientation sexuelle, l’origine ou la couleur de peau. Cependant, il en est qui tentent actuellement de retourner l’arme du droit contre ceux qu’il est censé protéger : ils proposent d’étendre la lutte contre les discriminations, voire d’en inverser la logique, des minorités à la majorité. Ainsi, les mêmes qui accusent les minoritaires de céder à l’idéologie victimaire voudraient aujourd’hui nous faire croire que les majoritaires sont les véritables victimes des discriminations.

Mais en tant que sociologue qui travaille sur le racisme, les discriminations raciales et les politiques de racialisation depuis de nombreuses années, aux États-Unis comme en France, j’affirme avec force que parler de racisme anti-blanc, ou anti-français, est un non-sens, pire, un contresens qui vise à effacer la réalité du racisme. L’étymologie nous le rappelle, on ne saurait « dénigrer » les Blancs – les Français, les Gaulois, les BBR (Bleu-blanc-rouge) : c’est qu’ils sont la majorité, et non une minorité. Or le racisme ne vise pas n’importe quel groupe ; il s’appuie sur un rapport de domination qui traverse la société. C’est bien pourquoi crier « sale homo » mérite des poursuites, pas « sale hétéro » : le droit reconnaît l’homophobie, pas l’hétérophobie. De même, le racisme n’est pas symétrique (non plus que le sexisme) ; s’il est dangereux, c’est qu’il légitime (en même temps qu’il est légitimé par) les hiérarchies qui structurent l’ordre social.

Si Saïd Bouamama n’a pas le droit d’écrire « Nique la France ! », alors je n’ai pas le droit, moi non plus, de dénoncer dans mes publications ce qu’avec d’autres nous avons nommé « Cette France-là ». Il s’agit pareillement, dans l’esprit sinon dans la lettre, de la France de la xénophobie et du racisme, de la France antirépublicaine et antidémocratique qui se pare des plumes de la République et de la démocratie, de la France qui s’arme du droit antiraciste contre les antiracistes. C’est pourquoi, quand Saïd Bouamama est poursuivi et pas moi, alors que nous faisons tous deux un travail comparable qui relève de ce qu’il appelle un devoir d’insolence, et qu’en tant que sociologue, professeur des universités et donc fonctionnaire d’un État démocratique, je revendique comme une responsabilité critique, nos pires craintes s’avèrent justifiées : en effet, comment ne pas attribuer cette différence de traitement à l’origine, à l’apparence et au patronyme ? Telle serait alors la morale de cette fable judiciaire : selon que vous serez blanc ou non, les jugements de cour vous blanchiront ou pas…

Une fois encore, c’est justifier l’analyse de Saïd Bouamama dans Nique la France : il montre bien comment les Blancs sont « produits et construits par un système social raciste qui les met à une place différente de la nôtre par la distribution d’avantages ou de privilèges aux uns, et de désavantages et de traitements inégalitaires aux autres. » Pour ma part, si j’ai signé l’appel de soutien « aux deux Saïd », c’est précisément que je refuse de cautionner ces privilèges raciaux ; je ne souhaite pas bénéficier d’un ordre raciste qui me constitue comme « Blanc ». Après tout, ce que demande Nique la France, c’est simplement « l’égalité de traitement ». Je demande en conséquence que la justice exonère Saïd Bouamama et Saïdou, ou sinon qu’elle s’en prenne également à moi-même. Si les poursuites contre eux n’étaient pas abandonnées, je tiendrais à la disposition de la justice tous les documents prouvant qu’à ma manière, j’ai également essayé de mon mieux de respecter, non pas la France, mais la haute exigence d’insolence ou de critique dont notre société se réclame et doit se réclamer aujourd’hui plus que jamais.


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