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« Musulmans », avec majuscule

lundi 19 janvier 2015 par Henri Goldman

19.01.2015

Les conventions typographiques de la langue française imposent une majuscule aux noms de peuples et une minuscule aux noms de croyances. Donc « musulman » comme « catholique » ou « bouddhiste ». Et comme « juif » ? Oui et non. « Juif », ça peut aussi s’écrire avec une majuscule, comme « Wallon », « Basque » ou « Arabe ». Confirmé par mon vieux Larousse : « 1. (Avec une majuscule). Personne appartenant à la communauté israélite, au peuple juif. Un Juif polonais. 2. Personne qui professe la religion judaïque. Un juif pratiquant. ».

Ce double sens du substantif est déjà relevé dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, à une époque où la critique philosophique permettait d’entrevoir la possibilité d’échapper au marquage religieux. L’émergence d’un antisémitisme « racial » (par opposition à l’antijudaïsme chrétien) à la fin du XIXe siècle confirma ce déplacement du « j » vers le « J ». Par la suite, de nombreux mouvements au sein des communautés juives (notamment « bundistes » et sionistes) firent la démonstration qu’on pouvait se dire juif par la culture et l’histoire sans se référer à la religion. Enfin, la perception « ethnique » de l’identité juive fut consacrée par le génocide commis par les nazis qui s’en étaient pris aux Juifs selon la « race », athées compris. Aujourd’hui, de nombreux Juifs s’affirment « laïques » (dans le sens impropre d’incroyants). Mais cette distinction qui a pourtant toutes les allures de l’évidence a toujours été niée par la pensée assimilatrice française pour qui, en toute logique, si on cesse de croire ou de pratiquer, on devrait cesser d’être juif. Fidèle à cette pensée, toute le presse hexagonale ne connait que des « juifs » avec minuscule, plaquant ainsi de la religion même là où il n’y en a plus.

Or, un siècle plus tard, le même phénomène est en train de se reproduire à l’endroit des musulmans qui se retrouvent de fait « racisés ». À l’époque de l’antijudaïsme chrétien, les juifs pouvaient échapper à leur sort par la conversion. Ce n’était plus possible face à l’antisémitisme racial. Pareil désormais pour les musulmans : les discriminations multiples (à l’embauche, au logement, face à la police), le mépris, les humiliations frappent aussi bien les musulmans de foi et de pratique que les musulmans de faciès ou de patronyme dont on ne sait rien des convictions religieuses. Impossible d’y échapper, même au prix des dénégations les plus honteuses. Désormais, de la même façon qu’il existe une population de « Juifs » avec majuscule qui englobe les « juifs » adeptes du judaïsme, il y a un groupe social de « Musulmans » avec majuscule, aux convictions philosophiques diverses, donc plus large que les seuls « musulmans » adeptes de l’islam, même si ceux-ci sont sans doute aujourd’hui très majoritaires.

Le refus de cette évidence alimente un malentendu persistant sur la nature de l’islamophobie. Pour l’intellocratie française dominante genre Caroline Fourest, l’usage de ce terme est une machine de guerre pour interdire la critique parfaitement licite de la religion, tandis que pour la Commission nationale consultative des droits humains qui l’a validé au même titre que la plupart des institutions de défense des droits humains, ce terme « vient mettre en lumière un racisme latent, qui se veut imperceptible, caché sous les dehors acceptables de la liberté d’expression ».

Résumons. L’antisémitisme s’attaque à tous les Juifs, et pas seulement aux juifs pratiquants. L’islamophobie concerne tous les Musulmans, y compris ceux qui ne pratiquent pas. De nombreux « Musulmans culturels » se sentent directement visés à travers les caricatures de « Mahomet » qui, sous les traits d’une figure religieuse, ridiculisent l’ensemble de leur groupe d’appartenance, de la même façon que tous les Juifs, même athées, peuvent se sentir visés par le dessin d’un rabbin cupide au nez crochu et aux lèvres épaisses. Il est temps de se demander pourquoi, des deux caricatures qui illustrent ce billet, la première (de Charlie Hebdo) relèverait de la satire antireligieuse protégée par la liberté d’expression et pourquoi la deuxième (détournement de la première par Joe le Corbeau, un émule de Dieudonné) est perçue comme une caricature antisémite – donc raciste – insupportable ayant recours aux pires stéréotypes. Cette impression de « double standard » n’a pas fini de faire des dégâts.


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