Version imprimable de cet article Version imprimable Enregistrer au format PDF


Il faut per­mettre au Hamas de s’intégrer dans le champ poli­tique pales­tinien et non l’ostraciser

mardi 30 décembre 2014 par Taoufiq Tahani

Taoufiq Tahani
L’Humanité, lundi 29 décembre 2014

Lettre ouverte de Taoufiq Tahani, pré­sident de l’Association "France Palestine Soli­darité" à Mon­sieur Laurent Fabius, Ministre des affaires euro­péennes et du déve­lop­pement inter­na­tional à propos de la position fran­çaise quant à la décision du Tri­bunal de l’UE d’annuler l’inscription du Hamas sur la liste des orga­ni­sa­tions terroristes.

Paris, le 27 Décembre 2014

Mon­sieur le Ministre,

Je dois vous faire part de ma stu­pé­faction devant la décla­ration du porte parole du MAE suite à la décision du Tri­bunal de l’UE d’annuler l’inscription du Hamas sur la liste des orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes. Il a en effet déclaré : « la France agira pour que dans les meilleurs délais l’inscription du Hamas sur cette liste soit rétablie ».

Le tri­bunal de l’UE a pris sa décision en s’appuyant sur le fait que les Etats euro­péens n’ont pas été en mesure de pro­duire « des preuves ou des indices sérieux et cré­dibles » pour fonder le caractère ter­ro­riste du Hamas, qui doivent émaner de déci­sions d’ « auto­rités com­pé­tentes », notamment poli­cières ou judi­ciaires. Pourquoi alors cette pré­ci­pi­tation au moment où la com­mu­nauté inter­na­tionale est appelée à faire pression sur la partie qui ne veut pas la paix, le gou­ver­nement extré­miste israélien ?

La diplo­matie fran­çaise se baserait-​​elle sur la preuve donnée par Nadine Morano qui vient de déclarer que « Les membres du djihad isla­mique, donc les par­te­naires du Hamas », « déca­pitent les occi­dentaux » ? Si c’est le cas, il faut qu’elle revoie rapi­dement sa copie pour éviter le ridicule.

Est-​​ce pour plaire à Neta­nyahou qui tente régu­liè­rement de faire l’amalgame entre le Hamas et l’EIIL (« Etat isla­mique en Irak et au Levant ») « L’EIIL est comme le Hamas. Ce sont les branches d’un même arbre et je peux dire que le monde entier a été choqué par les atro­cités com­mises par l’EIIL. Nous avons vu la déca­pi­tation d’un jour­na­liste amé­ricain, James Foley. Cela montre la bar­barie, la sau­va­gerie de ces gens. Nous faisons aussi face à cette même bar­barie. » ?

Ou peut être en se basant sur la charte du Hamas qui ne reconnaît pas Israël ? Là aussi, deux points impor­tants sont oubliés. Le premier est que le Hamas a par­ticipé aux élec­tions et au gou­ver­nement issus des accords d’Oslo et le deuxième est que le Likoud de Neta­nyahou au pouvoir en Israël affirme que « Le gou­ver­nement israélien rejette com­plè­tement l’établissement d’un État arabe pales­tinien à l’ouest du Jourdain. Les Pales­ti­niens peuvent gérer leurs vies librement dans le cadre d’une auto­gestion, mais pas en tant qu’État indé­pendant et sou­verain. »

En 2008 la France avait tenté une ouverture sur le Hamas. Bernard Kouchner, le Ministre des affaires étran­gères de l’époque avait déclaré « Bien sûr, qu’il faut dis­cuter avec le Hamas » mais il a dû vite reculer après que le dépar­tement d’État amé­ricain ait qua­lifié ces contacts de « ni sages… ni judi­cieux ».

Faut-​​il rap­peler que l’inscription du Hamas sur la liste des orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes répondait à une demande amé­ri­caine au len­demain du 11 sep­tembre qui englobait sous le terme géné­rique de « ter­ro­risme » Etats ou orga­ni­sa­tions n’ayant rien en commun sinon une hos­tilité affichée aux Etats-​​Unis ? Et que la pré­tendue « guerre contre la terreur » engagée alors a désta­bilisé en pro­fondeur tout le Moyen-​​Orient et entrainé des­truc­tions et mas­sacres à grande échelle.

Il est par­ti­cu­liè­rement consternant de voir la France réagir ainsi, comme par un réflexe qui écarte toute analyse poli­tique, alors que la diplo­matie euro­péenne et fran­çaise en par­ti­culier a tou­jours affirmé sou­tenir le pro­cessus d’entente nationale pales­ti­nienne. Lequel suppose de per­mettre au Hamas de s’intégrer dans le champ poli­tique pales­tinien et non de l’ostraciser.

Qua­lifier le Hamas de ter­ro­riste parce qu’il a pris une part impor­tante à la défense de Gaza l’été dernier devrait en toute logique amener à s’interroger sur les qua­li­fi­catifs à appliquer à l’armée israé­lienne res­pon­sable des mas­sacres que l’on sait et dans laquelle servent cer­tains Français pas néces­sai­rement des double-​​nationaux.

Plutôt que de mettre des obs­tacles devant la néces­saire unité nationale pales­ti­nienne, la France doit s’interroger sur son immo­bi­lisme face aux groupes ter­ro­ristes des colons israé­liens comme « Le prix à payer » qui ont mul­tiplié les attaques phy­siques contre les Pales­ti­niens tout en signant leurs « œuvres » de tags haineux et racistes tels que « Mort aux Arabes, aux chré­tiens et à tous ceux qui haïssent Israël . ». Ou encore s’occuper de la Ligue de défense juive (LDJ), interdite aux Etats-​​Unis, qui ose qua­lifier de « nazis » les députés ayant voté la réso­lution sur la recon­nais­sance de l’Etat pales­tinien.

Les occa­sions n’ont pourtant pas manqué pendant cette période de fêtes pour que notre diplo­matie joue son rôle en faveur d’une paix juste et durable. Comme par exemple rap­peler Israël à l’ordre pour ses vio­la­tions répétées du cessez-​​le-​​feu à Gaza ou encore lui demander répa­ration pour la des­truction le jour de Noël des ins­tal­la­tions d’irrigation financées par l’Union euro­péenne dans la Vallée du Jourdain. Ou encore désigner clai­rement les auteurs des « vio­lences qui ont conduit à la mort de Ziad Abu Ein », au lieu de demander aux assassins de mener une enquête sur leur propre crime. Mon­sieur le Ministre j’ose espérer que la France ne s’en tiendra pas au rabâ­chage d’une position tota­lement contre pro­ductive pour la recherche de la paix.

Elle doit au contraire faci­liter par tous les moyens à sa dis­po­sition le dia­logue national pales­tinien sans lequel il n’y aura pas de solution poli­tique. Elle doit pour cela saisir la perche tendue par l’autorité judi­ciaire euro­péenne pour consi­dérer la réalité sans œillères et sortir du mauvais feuilleton ouvert en 2001 quand Ariel Sharon disait en sub­stance « nous avons notre Ben Laden, il s’appelle Yasser Arafat ».

C’est la cré­di­bilité de la France qui est en jeu. Puisse-​​t-​​elle ne pas la perdre !


Les seules publications de notre site qui engagent notre association sont notre charte et nos communiqués. Les autres articles publiés sur ce site sans nécessairement refléter exactement nos positions, nous ont paru intéressants à verser aux débats ou à porter à votre connaissance.

Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 205 / 2403878