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100 chauffeurs de bus de Jérusalem-Est démissionnent par peur des agressions des Juifs

mercredi 17 décembre 2014

Titre original "Fearing Jewish attacks, 100 Arab bus drivers in Jerusalem quit their jobs", article de Nir Hasson paru le 12 décembre 2014 dans Haaretz

"Il vaut mieux gagner moins que de rentrer à la maison dans un linceul" déclarait un des 100 chauffeurs qui ont quitté Egged [1] depuis la vague de violence qui a commencé cet été.

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L’enterrement du chauffeur de bus Youssouf Hassan al-Ramouni à Abou Dis, près de Jérusalem (Reuters)

Quarante-quatre ans après l’unification [2] de Jérusalem, il n’y a que très peu d’ilots de coexistence entre Palestiniens et Israéliens [3] dans la ville. Egged en était un des plus importants : la moitié des chauffeurs des bus de la coopérative étaient des Palestiniens de Jérusalem-Est. Ceux-ci disaient percevoir un bon salaire et des avantages sociaux ; des conditions dont bien peu de leurs voisins bénéficient. Mais la vague de violence de ces derniers mois, dont des agressions violentes contre les conducteurs palestiniens a conduit 100 d’entre eux – un tiers des chauffeurs palestiniens d’Egged – à abdiquer. Quarante ont officiellement démissionné, les autres se contentant de ne plus retourner au travail, ce qui a provoqué de sévères interruptions du service.

"J’ai travaillé chez Egged pendant six ans", explique Arafat Tahan, un des machinistes, "c’était un bon job mais il vaut mieux gagner moins que de rentrer à la maison dans un linceul".

Mercredi soir dernier encore, un autre chauffeur palestinien a été agressé. Deux Juifs sur un scooter ont roulé à sa hauteur à proximité de Gilo [4] essayant de casser son pare-brise. N’y réussissant pas, ils ont forcé le bus à s’arrêter, ont jeté une pierre qui a fait voler la vitre en éclats et se sont enfuis. Dans ce cas précis, les auteurs ont été rapidement appréhendés, ce qui n’est pas souvent le cas disent les chauffeurs, la police étant souvent lente à réagir. Ceux-ci expliquent aussi que, depuis plusieurs mois, pratiquement pas un jour ne s’est passé sans que l’un des leurs n’ait été violemment attaqué.

Ces accusations sont d’ailleurs confirmées par Tamir Nir, le responsable du Département des transports de la municipalité qui ajoute que celles-ci ne comprennent pas les insultes, les crachats et les réflexions racistes.
"La situation est catastrophique", ajoute Osama Ibrahem, l’avocat représentant plus de quarante machinistes agressés, principalement ces quatre derniers mois. "Il ne se passe pas un jour sans une agression physique", ajoute-t-il, "je ne parle évidemment pas des provocations verbales. Les conducteurs ne les comptent même pas ; c’est une chose à laquelle ils se sont habitués".

La rupture s’est produite à la mort de Youssouf Hassan al-Ramouni [5], ce chauffeur palestinien retrouvé pendu dans un garage d’Egged le mois dernier. L’autopsie avait conclu au suicide alors que ses collègues étaient convaincus qu’il avait été assassiné par des extrémistes juifs. La plupart des machinistes palestiniens sont restés chez eux le lendemain de sa mort.

Arafat Tahan a décrit un incident qui s’est produit le mois dernier. Au terminus, après que les derniers passagers soient descendus un groupe de jeunes hommes ont commencé à l’insulter : "Arabe, fils de p…", "terroriste !". Il leur a répondu "Si je suis un terroriste, pourquoi montez-vous dans mon bus ?". Il se souvient : "J’ai ouvert la porte et, soudainement, j’ai reçu un coup de poing dans le nez ; quatre d’entre eux se sont alors jetés sur moi. J’ai démarré ; ils ont alors quitté mon véhicule et se sont enfuis. J’ai appelé la police et me suis évanoui ; je me suis réveillé à l’hôpital. Les docteurs ont diagnostiqué plusieurs blessures dont une fracture de l’orbite.

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Un passager descendant d’un bus Egged à Jérusalem (Emil Salman)

Le pire, c’est la nuit.

Awad Ganin a été attaqué par plusieurs passagers juifs samedi dernier. L’un d’entre eux a interpelé les passagers du fond "venez, ce chauffeur n’aime pas les Juifs". Il a raconté la suite à la chaine de TV Canal 2 : "L’un d’entre eux m’a frappé à la poitrine alors que je conduisais". Awad Ganin a continué jusqu’au terminus et a garé son bus. Au moment où il se levait il a été à nouveau agressé : "Ils me donnaient des coups de pied sur mes côtés, m’ont frappé au dos. Ils m’ont arraché à mon volant et commencé à crier "Mort aux Arabes ! On vous tuera tous, les Arabes !".

Les conducteurs disent que certains quartiers sont vraiment problématiques, en particuliers les quartiers juif-orthodoxes de Ramat Shlomo et Ramot [6]. Le pire, c’est la nuit, la plupart des agressions se produisant au terminus après que le dernier passager soit descendu.

Cette situation n’est pas unique à Jérusalem. Les chauffeurs de Kavim, une petite société d’autobus desservant le centre d’Israël, se sont souvent plaint d’agressions verbales comme physiques à Betar Ilit et Modi’in Ilit, deux colonies ultra-orthodoxes de Cisjordanie. "Les gens montent et me disent "je ne veux pas te payer, tu n’es qu’un Arabe, fils de p…" raconte Nidal Jitt, un des conducteurs, "et il y a une rue où ils nous jettent toujours des pierres.
Les machinistes juifs ou palestiniens reçoivent aussi fréquemment des pierres dans les quartiers palestiniens de Jérusalem. Certains chauffeurs juifs se plaignent de passagers qui, les prenant pour des "Arabes", demandent à voir leur carte d’identité avant de monter à bord.

Tous disent que la police est lente à réagir. Amjad Arikat rapporte que les vitres de son bus ont été brisées à de nombreuses reprises mais "vous appelez la police et ils n’arrivent qu’au bout d’une heure". Ala Jaljal raconte que le 4 août dernier, alors qu’il venait de se faire agresser par des voyous, c’est lui que la police a arrêté au lieu de ses assaillants, l’enfermant en cellule pendant 7 heures l’accusant d’avoir utilisé des gaz lacrymogènes. Finalement, quand il a été relâché, la police a refusé d’enregistrer sa plainte contre ses assaillants. Il raconte ; "le policier m’a dit "rentre chez toi sinon on va t’arrêter", alors je suis parti."

Les chauffeurs accusent Egged de ne pas en faire assez pour les protéger. L’un d’entre eux explique avoir pressé ses responsables de parler aux rabbins de Har Nof [7] ou même d’arrêter le service de ce quartier ultra-orthodoxe pendant quelques jours mais ils ont refusé. "Je n’ai pas envie de mourir pour Egged" a-t-il ajouté.

Osama Ibrahem, l’avocat représentant plus de quarante chauffeurs, soutient qu’il devrait y avoir une partition séparant le conducteur des passagers : "C’est la seule solution au problème" dit-il. Mais cela impliquerait d’automatiser la vente des tickets que les gens achètent directement au machiniste aujourd’hui. En attendant, la police et Egged envisagent d’autres options comme équiper les autobus de caméras de sécurité et placer plus de policiers dans les quartiers à problème.

La police a déclaré qu’elle répond à toute plainte immédiatement et professionnellement", et qu’elle travaille en coopération avec Egged à la mise en œuvre d’actions en uniforme ou en civil. "Ces opérations ont conduit à une réduction de ces incidents" conclut la déclaration.

De son côté Egged a déclaré le retour à la normale de son service de bus à Jérusalem, ajoutant que la coopérative "croit en la coexistence et prévoit d’embaucher et former de nouveaux conducteurs, y compris palestiniens, pour compléter ses rangs". Egged dénonce aussi la violence contre ses chauffeurs mais explique que "celle-ci n’est pas propre à Jérusalem, ne faisant pas de distinction entre conducteurs sur la base de la religion, de l’origine ou du genre". La déclaration continue par le soutien d’Egged à ses machinistes et à leurs familles et compte sur la police "pour savoir gérer ce phénomène inadmissible".

Nir Hasson

Traduction Michel pour l’UJFP
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[1L’article s’adresse à des lecteurs israéliens pour qui Egged, la plus grande société d’autobus en Israël, présente un fort aspect affectif (un peu comme les bus Greyhound américains) leur permettant de voyager à travers tout le pays. Fondée en 1933 (une coopérative) elle fait partie intégrante du projet sioniste fournissant des liaisons avec les kibboutz les plus isolés et en participant aux guerres de 1956, 1967 et 1973, transportant soldats, nourriture & armes

[2"Unification" du point de vue israélien c’est-à-dire l’annexion à la municipalité de Jérusalem-Ouest de la partie est (palestinienne) de la ville, de nombreux villages palestiniens et de colonies juives, portant la surface de la ville unifiée à plus de 200km². Il est prévu dans un deuxième temps d’y annexer les blocs des colonies voisines (Maalé Adoumim …etc.)

[3L’auteur utilise l’adjectif "judéo-arabe" ; en Israël, le langage courant comme administratif nie ainsi toute existence propre aux Palestiniens en les appelant "Arabes". J’ai rétabli la réalité.

[4Une vaste colonie (40 000 habitants) située au sud de Jérusalem et complètement intégrée à la ville "unifiée"

[5Les autopsies conduites par la police israélienne et par des médecins palestiniens sont pour le moins largement contradictoires. Voir Haaretz http://www.haaretz.com/news/national/1.626836 ou Le Monde http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/11/17/un-chauffeur-de-bus-palestinien-retrouve-mort-a-jerusalem_4524567_3218.html

[6Toutes deux des colonies (Ramat Shlomo, 20 000 Juifs orthodoxes, Ramot, 70 000 habitants dont 75% d’orthodoxes) situées au nord de Jérusalem et complètement intégrée à la ville "unifiée".

[7Har Nof est un quartier de Jérusalem-Ouest de 20 000 habitants, principalement des juifs orthodoxes et construit en partie sur les ruines de Deir Yassin, le village palestinien massacré par l’Irgoun et le Groupe Stern en 1948. C’est aussi là que le 18 Novembre dernier 5 Juifs ont été tués dans la synagogue de Har Nof par 2 Palestiniens (aussi tués).


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