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Interview de Richard Wagman pour Solidarité Etudiante

lundi 1er septembre 2014

Solidarité Etudiante, journal d’information syndicale de l’AGEP (Association Générale des Etudiants de Picardie), Université de Picardie Jules-Verne, N° 12, sept.-oct. 2014.

Qu’est-ce que l’UJFP ? Qu’est-ce qui vous a poussé à vous y impliquer ?

L’UJFP est née en 1994, quelques mois après les accords d’Oslo autour de Juifs progressistes qui pensaient malgré ce contexte d’euphorie qu’il y avait encore beaucoup d’obstacles à lever pour une paix juste et durable au Proche-Orient. La suite des événements nous a malheureusement donné raison dans cette analyse. A titre personnel, j’étais déjà alors impliqué depuis vingt ans au moins dans les efforts de résolution du conflit israélo-palestinien.

Quelle vision avez-vous de ce qu’on nomme généralement « conflit israélo-palestinien » ?

Une vision d’horreur. Il n’y avait pas de fatalité dans ce conflit : une présence juive en Palestine était une réalité déjà bien avant l’émigration sioniste. En l’absence de projet de conquête, de domination et d’expulsion, elle y était bien acceptée. Ce conflit n’a pas lieu d’être car il aurait pu être évité depuis le début. Il est éminemment politique et prend racine dans le projet politique sioniste lui-même. En effet, le sionisme, soubassement idéologique de la société israélienne, naît il y a plus d’un siècle en Europe, avec un projet de création d’un foyer national juif (sans qu’il soit question initialement de la Palestine comme zone d’implantation). A titre personnel, je n’ai jamais été convaincu que c’était là la solution à la question juive, ni qu’il était efficace contre l’antisémitisme. Il n’est pas possible de s’installer dans un lieu déjà habité de manière arbitraire et autoritaire, sans au minimum déranger les voisins, surtout quand on vient avec le projet politique de s’accaparer la terre de manière exclusive. Ce projet et ses conséquences pratiques ne permettaient pas, dès le départ, une coexistence paisible. Le ver était dans le fruit : dans les faits, il s’agissait d’un projet colonialiste agressif et belliciste. Même si tout ceci n’était pas toujours explicité, la formule de la propagande sioniste « une terre sans peuple pour un peuple sans terre » était une négation même de l’existence de la population palestinienne et a fortiori d’un peuple palestinien. Ce déni de réalité a conduit à l’expulsion de la population déjà présente, de la population palestinienne donc, pour créer à la fin des années 40 un Etat à majorité juive, Israël, poussant à l’exil 700.000 à 800.000 Palestiniens par la guerre, la terreur et l’épuration ethnique. Et surtout leur interdisant de revenir, confisquant leurs biens et leurs terres.

Quelle analyse fait l’UJFP de la dernière offensive israélienne contre la bande de Gaza ?

C’est une escalade supplémentaire dans cette guerre qui ne dit pas son nom contre le peuple palestinien. Le tout aggravé par une droitisation sans précédent au sein de la société israélienne qui conduit à voir ce pays dirigé aujourd’hui par un gouvernement de droite et d’extrême-droite. Ce n’est pas tant contre le Hamas, son « diable de confort » ou « créature de Frankenstein », qu’a été dirigée cette offensive que contre le peuple palestinien lui-même et contre le gouvernement d’union nationale palestinien en cours de formation. Le gouvernement israélien a profité d’un incident malheureux en Cisjordanie (bien loin de Gaza donc), pour attaquer en tentant de mettre les torts sur le dos du Hamas. Une affaire assez bizarre d’ailleurs, puisque les auteurs du meurtre des trois colons adolescents n’ont toujours pas été arrêtés alors que ce crime s’est déroulé dans une zone ultra-sécurisée à très forte présence militaire israélienne. Mais c’est Gaza, véritable prison à ciel ouvert, qui paiera les « pots cassés » : rien à voir ici avec la situation sécuritaire, mais un horrible défouloir sanglant pour les secteurs les plus haineux de la société israélienne qui forment la base électorale de ce gouvernement, des crimes de guerre intolérables et inexcusables.

Israël est, de plus, un pays détenteur de l’arme atomique : n’est-il pas une menace pour ses voisins, surtout avec ce gouvernement à sa tête ?

Bien sûr, c’est une menace pour ses voisins. Mais aussi pour ses propres citoyens. Car au vu de la composition de son gouvernement, la folie que constituerait l’usage de l’arme atomique est possible. Lieberman, ministre des affaires étrangères et numéro 2 de ce gouvernement a tout de même déjà préconisé d’en faire usage contre les Palestiniens mais aussi contre d’autres Etats voisins comme l’Egypte. Tout à fait incroyable et même suicidaire pour le peuple israélien : comment imaginer, au vu des faibles distances, que les retombées atomiques ne toucheraient pas la population israélienne elle-même ?

Quelles solutions pour une paix juste et durable prônez-vous donc entre Israéliens et Palestiniens ?

D’abord la fin de l’occupation des territoires occupés par Israël en 1967. Israël doit en retirer tous ses ressortissants militaires comme civils, et y démanteler ses infrastructures dites « sécuritaires » comme ce mur « de séparation » construit en Cisjordanie. Ainsi, dans ces territoires, les conditions seront possibles à la création d’un Etat palestinien. Par ailleurs, il faut une levée du blocus de Gaza, pour permettre la liberté de circulation des personnes et des biens, avec un port, un aéroport, la maîtrise par les Palestiniens de leurs eaux territoriales, etc. Le peuple palestinien pourra alors faire ses propres choix en application du droit des peuples à l’autodétermination : créer un Etat palestinien, soit une forme de confédération israélo-palestinienne si le peuple israélien est aussi prêt à faire ce choix, voire un Etat binational, un Etat unique. Ceci ne serait évidemment possible que rompant avec la logique actuelle de domination et d’apartheid qui prévaut en Israël, avec des droits égaux pour tous. Car actuellement, 20% de la population de l’Etat d’Israël est arabe palestinienne de citoyenneté israélienne. Il s’agit des Palestiniens qui ont réussi à échapper à l’épuration ethnique dont ont été victimes les Palestiniens à la création de l’Etat d’Israël sur son territoire. Mais s’ils sont citoyens israéliens, cette citoyenneté ne vaut pas égalité en droit : en somme, les citoyens de « nationalité juive » sont des citoyens de « première classe » et les citoyens de « nationalité arabe » sont des citoyens de seconde zone. Avec tous les droits ouverts aux premiers seulement, et une accentuation des discriminations dont sont victimes les seconds. Des discriminations s’abattent aussi contre certains immigrés dans ce pays, surtout ceux d’Afrique subsaharienne. Ce racisme institutionnalisé peut ainsi se manifester par le refus d’inscrire à l’école les enfants d’immigrés non juifs, pour ne pas mettre « en péril » le caractère juif de l’Etat.

Que pensez-vous de la campagne BDS (boycott, désinvestissement, sanctions) ? Quelles actions possibles dans ce cadre au niveau étudiant et universitaire ?

Précisons d’abord que l’UJFP est membre fondateur de la campagne BDS-France. Car pour nous il est nécessaire et urgent de faire pression sur l’Etat d’Israël pour modifier substantiellement sa politique à l’égard des Palestiniens et se conformer enfin au droit international. Des universités britanniques ont ouvert la voie à un boycott universitaire, refusant toute coopération interuniversitaire avec les universités israéliennes pour ne pas cautionner la politique de l’Etat d’Israël. Ce qu’il faut comprendre ici, c’est que toutes les universités israéliennes sont impliquées de près ou de loin dans la recherche pour le compte de l’armée et l’industrie militaire israélienne, participant donc dans les faits à l’occupation et la répression contre les Palestiniens. De plus, les étudiants et universitaires palestiniens sont empêchés d’avoir des relations normales avec leurs homologues du reste du monde, du fait de l’occupation et des entraves à la liberté de circulation qui en résultent (blocus à Gaza, mur de séparation en Cisjordanie, barrages militaires, tracasseries administratives, etc.). Pourquoi permettre dans ces conditions aux Israéliens ce qu’ils interdisent aux Palestiniens ? Il faut en finir avec cette impunité : l’inaction est un encouragement tacite au maintien en l’état de ce statu quo immoral et inhumain.


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