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La différence entre les enfants

samedi 30 août 2014

par Gideon Levy (paru dans Haaretz le 24 août 2014).

C’est humain, le meurtre d’un garçon israélien, un enfant à nous, provoque une identification plus importante que la mort de n’importe lequel des 478 enfants palestiniens. Ce qui est incompréhensible, c’est la réponse des Israéliens à l’assassinat de ces enfants.

Après le premier enfant, personne n’a sourcillé ; après le 50ème, pas le moindre frémissement ; après le 100ème, ils ont arrêté de compter ; après le 200ème, ils en ont blâmé le Hamas. Après le 300ème enfant, ils ont blâmé leurs parents. Après le 400ème, ils ont inventé des excuses. Après les 478 premiers, personne n’y fait plus attention.

Alors est intervenue la mort de notre premier enfant, et Israël a été sous le choc. C’est vrai, le cœur saigne devant la photo de Daniel Tragerman, 4 ans, tué vendredi soir dans sa maison de Shaar Hanegev - c’est un bel enfant, photographié dans le maillot bleu et blanc du numéro 10 de l’équipe de foot d’Argentine. Et quel coeur ne serait pas brisé à la vue de cette photo ? Qui ne pleurerait pas devant les circonstances de ce meurtre ? « He, Leo Messi, regarde ce garçon ! », a-t-on pu lire sur Facebook, « tu étais son héros ! ».

Soudain la mort a un visage, des yeux bleus rêveurs et des cheveux blonds. Un bambin qui ne grandira jamais. Soudain la mort d’un petit garçon prend sens, soudain c’est choquant. C’est humain, compréhensible, émouvant. C’est humain que le meurtre d’un jeune israélien, un enfant à nous, provoque une identification plus importante que la mort de tout autre enfant. Ce qui est incompréhensible, c’est la réponse des Israéliens à la mort des autres enfants.

Dans un monde où subsisterait quelque bonté, les enfants seraient exclus du jeu cruel nommé guerre. Dans un monde où subsisterait quelque bonté, il serait impossible de comprendre l’absence totale, presque monstrueuse, de sentiment devant le meurtre de centaines d’enfants – pas les nôtres, mais de notre fait. Imaginez-les portant le maillot de Messi – certains d’entre eux l’ont parfois porté, avant leur mort ; eux aussi l’admiraient, tout comme notre kibboutznik Daniel. Mais personne ne les regarde ; personne ne voit leurs visages ; personne n’est choqué par leur mort. Personne n’écrit à leur propos : « Hé, Léo Messi, regarde ce garçon ! ». Hé, Israël, regarde leurs enfants !

Un mur de fer de déni et d’inhumanité protège les Israéliens de la honte de ce que font leurs mains à Gaza. C’est vrai, ces chiffres sont durs à digérer. On peut toujours dire que ces centaines d’hommes tués étaient impliqués et que ces centaines de femmes servaient de « boucliers humains ». Pour quelques enfants on pourrait plaider que l’armée la plus morale du monde n’avait pas l’intention de les tuer. Mais que peut-on dire pour près de 500 enfants tués ? Que l’armée d’Israël ne l’avait pas voulu, et cela 478 fois ? Que le Hamas était caché derrière chacun d’eux ? C’est cela qui légitime leur meurtre ?

Le Hamas a pu se cacher derrière certains de ces enfants, mais maintenant Israël se cache derrière Daniel Tragerman. Son sort est déjà utilisé pour couvrir tous les péchés de son armée à Gaza.

Déjà hier la radio a parlé d’’ « assassinat ». Déjà le Premier Ministre a qualifié de « terrorisme » ce meurtre, tandis que des centaines d’enfants de Gaza dans leurs tombes ne sont pas les victimes d’assassinats ou du terrorisme. Israël devait les tuer. Et après tout, qui sont Fadi et Ali et Islam et Razek, Mahmoud, Ahmed et Hamoudi – vis-à-vis de notre seul et unique Daniel ?

Nous devons admettre la vérité : les enfants palestiniens sont considérés en Israël comme des insectes. C’est un constat terrifiant, mais on ne peut décrire autrement le sentiment général dans l’Israël de l’été 2014. Quand en six semaines des centaines d’enfants sont abattus, leurs corps ensevelis sous les décombres, empilés dans les morgues, voire parfois dans les chambres froides pour légumes par absence d’autre endroit ; quand leurs parents horrifiés portent les corps de leurs bambins comme si ça allait de soi ; quand leurs obsèques se succèdent 478 fois - même le plus insensible des Israéliens ne devrait pas s’autoriser une telle insensibilité.

Quelque chose ici doit se lever et crier : Assez ! Toutes les excuses et toutes les explications ne peuvent venir en aide pour justifier qu’il y aurait des enfants qu’il est permis de tuer et un enfant pour lequel c’est interdit. Il n’y a que des enfants tués pour rien, des centaines d’enfants dont le destin n’émeut personne en Israël, et un enfant, seulement un, dont la mort réunit le peuple en deuil.

Traduction ARFB pour l’UJFP.


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