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Quelques remarques à propos de la commémoration du soulèvement du Ghetto de Varsovie par le CRIF le 24 avril dernier

mercredi 30 avril 2014 par le Bureau national de l’UJFP

Le 24 avril dernier à Paris, au Mémorial du Martyr juif inconnu, rue Geoffroy l’Asnier, devenu depuis Mémorial de la Shoah [1], le CRIF et ses amis organisaient une cérémonie pour marquer le 71e anniversaire de l’insurrection du Ghetto de Varsovie.
Plusieurs personnalités étrangères étaient présentes, dont Mr Tomasz Orlowski, Ambassadeur de Pologne, et Yossi Gal, Ambassadeur d’Israël.
L’un et l’autre, aux côtés de Roger Cukierman – ex et nouveau président du CRIF – ont pris la parole, ainsi que Sacha Reingewirtz, le Président de l’Union des Etudiants Juifs de France.

Du discours prononcé par Monsieur Tomasz Orlowski [2] , nous ne pouvons que retenir l’honnêteté et la rigueur de ses propos.
Sur l’attitude du peuple polonais, entre sauvetage et délation, collaboration active aux crimes nazis. Il souligne, avec raison, qu’entre ces deux figures – délation et assassinats d’une part, sauvetage d’autre part – l’on observe cette zone grise : la posture de l’indifférence, du désintérêt, et un océan de spectateurs passifs.... Tout juste pourrions-nous nous interroger sur les proportions...
Sur l’attitude des habitants/combattants Juifs du Ghetto de Varsovie, Tomasz Orlowski souligne – témoignage de Marek Edelman à l’appui – que dans un monde où tout est interdit, la volonté de survivre est déjà en elle-même un acte de résistance et de courage.
Il souligne avec juste raison que si l’échec de cette révolte exemplaire est une défaite militaire, celle-ci n’est pas une défaite humaine. Montrant qu’il s’agit là d’un acte d’ultime indépendance, une preuve de force morale.
Il cite l’historien polonais du Ghetto de Varsovie, Jacek Leociak, pour qui il y avait dans cette lutte « L’héroïsme et le désespoir, le courage et la colère, le désir de vengeance et de protestation contre l’indifférence. Le mépris des Allemands et le mépris de la mort. Il y avait aussi un sentiment de solitude terrible. Et la volonté d’éveiller la conscience du monde ».

Tout autres sont les propos des trois autres intervenants aujourd’hui engagés dans une réécriture de l’Histoire en conformité avec le récit sioniste actuel, une réécriture de l’Histoire où le nom de Marek Edelman est effacé parce que – mais cela n’est bien sûr pas dit - celui-ci était antisioniste, une réécriture de l’Histoire où seul le combat des Juifs est glorifié, acceptable, sujet de respect.

Le discours de Sacha Reingewirtz [3] , le Président de l’Union des Etudiants Juifs de France, peut séduire au premier abord. Il sait dénoncer le Front national. Il peut dire haut et fort (et nous ne pouvons que nous en réjouir) « qu’il est urgent de faire un travail de fond dans ce pays pour mettre un terme à la stigmatisation des minorités vulnérables, celle des Roms et gens du voyage, pour en finir avec les discours xénophobes sur les musulmans, avec les préjugés racistes sur les Noirs, les Arabes, les Asiatiques, pour faire obstacle à la parole homophobe ! ».
Mais auparavant il a osé ceci : « Les insurgés du Ghetto de Varsovie ne sont pas seulement un modèle de courage et de détermination. Le cri poussé en 1944 par Mordechaï Anielewicz, par les partisans de l’Organisation Juive de Combat et de l’Union Militaire Juive, sera entendu dans toute l’Europe, et continue encore de résonner ».
« C’est ce cri de ténacité qui galvanise les premiers pionniers de l’Etat d’Israël, des compagnons survivants parvenus jusqu’au kibboutz de Bet Lohamei Hagetaot, jusqu’aux soldats d’aujourd’hui appelés sous les drapeaux face à d’autres menaces. »
En faisant de l’armée israélienne d’aujourd’hui, coupable de tant de dérapages, de bavures, de crimes de guerre, la descendante directe des insurgés du Ghetto, c’est peu dire qu’il insulte leur mémoire.

Le CRIF donne la parole à l’Ambassadeur d’Israël comme représentant des Juifs du monde entier, et Yossi Gal [4] ose lui aussi annexer le soulèvement du Ghetto pour justifier la création d’Israël et sa légitimité.
Plus encore, osant dire que c’est « aujourd’hui (que) le monde s’embrase à nouveau », ce serait la survie des Juifs qui serait menacée, et qu’Israël serait là pour veiller « à ce que Massada ne retombe pas une nouvelle fois ».

Une nouvelle fois le représentant de l’Etat qui s’est érigé et s’étend continuellement par la dépossession d’un peuple, le peuple palestinien, l’épuration ethnique et l’annexion du territoire, l’apartheid institué, l’interdiction du retour, le blocus et l’occupation,... présente cette politique suicidaire comme la seule voie de survie pour « le peuple juif ». Mais d’une certaine façon Yossi Gal faisait son (sale) métier : en faisant d’Israël l’unique rempart contre la menace singulièrement exagérée de disparition du peuple juif, il venait tenter d’enrôler de nouveaux Juifs français pour Israël et son armée.

Et arrêtons-nous sur le discours de Cukierman [5].
« Ils ont marqué la renaissance du peuple juif, le refus de l’anéantissement, le courage de mourir debout. Ces 600 combattants du Ghetto de Varsovie ont été les premiers dans cette horrible guerre mondiale à organiser une révolte armée contre l’oppresseur, avant même la résistance française, et avant les résistants yougoslaves de Tito. Ils ont écrit pendant un mois entier l’une des pages les plus héroïques de l’histoire humaine ».

« L’Etat d’Israël est aujourd’hui entouré d’ennemis, qui rêvent de sa disparition. Le peuple d’Israël n’a pas d’autre choix que de lutter avec courage et détermination pour sa survie. Il descend directement des héros des ghettos. »

Cette réécriture de l’Histoire nous est insupportable. D’une part, en ne citant que les héros du Ghetto et en faisant les premiers résistants armés au nazisme, sans dater autrement que par l’insurrection cette résistance, Cukierman fait l’impasse sur d’autres résistances juives, telles la participation aux Brigades internationales en Espagne et aux FTP-MOI. D’autre part il fait des héros de Varsovie, communistes et bundistes, les comparses muets des sionistes seuls porteurs de la leçon de l’insurrection. Cette main basse du sionisme sur la mémoire juive, au moment même de la commémoration de l’insurrection, est intolérable.

Ces discours doivent être lus à la lumière de ce qu’est la politique de l’Etat d’Israël et de sa défense inconditionnelle par le CRIF.

La première menace que Yossi Gal désigne en creux, ce sont bien sûr ceux qui ne reconnaissent pas le droit d’Israël d’annexer tous les jours plus de terre palestinienne, et donc en premier lieu le peuple palestinien lui-même.

En décrivant une montée de l’antisémitisme et de lui seul, Roger Cukierman sera entendu dans le contexte actuel en France d’islamophobie et de perception de la « menace terroriste » et contribue ainsi à ce climat, même s’il va s’afficher avec quelques imams et archevêques pour montrer qu’il ne pratique pas d’amalgame.

Tout ceci, en d’autres temps aurait fait sourire si nous ne connaissions pas la réalité de la politique criminelle israélienne et de la négation du peuple palestinien, la négation de ses droits fondamentaux, dont celui, glorifié au cours de cette commémoration, à résister...
La volonté d’imposer en France le discours sioniste israélien comme étant le seul discours aujourd’hui acceptable, nous ne pouvons l’accepter.
Aussi consensuels qu’ils puissent apparaître au premier abord, les propos de Mrs Sacha Reingewirtz, Roger Cukierman et Yossi Gal sont abjects, tant à l’égard des combattants héroïques du Ghetto de Varsovie qu’à l’égard de tous les hommes qui luttent pour leur dignité, pour le respect de leurs droits les plus élémentaires à vivre libres sur leur propre terre.
Nous refusons ce discours au nom de toutes les femmes et tous les hommes – ici-même et par le monde – qui ont arraché à Israël le masque d’Etat démocratique et qui exigent que celui-ci respecte le droit international, ce droit international que nous devons – entre autres – aux combattants héroïques du Ghetto de Varsovie.

Le Bureau National de l’UJFP le 28 avril 2014

[1Pour mémoire, la dénomination initiale du Mémorial inauguré en 1956 sur les flancs du bâtiment du CDJC (Centre de Documentation Juive Contemporaine) est Mémorial du Martyr juif inconnu. Claude Lanzmann aidant, le terme de Shoah, terme hébreu d’une langue que la plupart ne parlait pas, s’est imposé, comme le choix de pierres venant de Jérusalem pour graver les noms.
Même si l’on peut préférer le terme Shoah à celui d’Holocauste qui s’est imposé en pays anglo-saxon, il s’agit tout de même d’une sionisation implicite de l’Histoire, rattachant un « peuple juif » unique à une Jérusalem terrestre.


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