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Un tournant dans le monde universitaire ?

mardi 7 janvier 2014 par Omar Barghouti

3 janvier 2014 par Omar Barghouti

« Ce qui semblait impossible il y a seulement un an semble désormais possible », m’écrivait un universitaire impliqué dans la ratification d’un boycott universitaire d’Israël par l’American Studies Association (ASA), juste après le vote en faveur du boycott par les membres de l’ASA. En réponse à un référendum organisé par le Conseil national de l’ASA auprès de ses membres, 66 % des votants ont validé la résolution.

Indépendamment, mais au même moment, la Native American and Indigenous Studies Association (NAISA) a annoncé le soutien unanime de son conseil élu au boycott universitaire.

Ceci, joint à plusieurs autres développements cette année dans la lutte globale en faveur des droits palestiniens, conduit à la conclusion que le mouvement de Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) atteint un tournant, en particulier dans le monde académique et culturel ?

Même avant la victoire radicale que constitue la résolution de boycott de l’ASA, beaucoup avaient applaudi la décision unanime du conseil national de l’ASA en faveur du boycott académique, comme l’expression exemplaire d’une solidarité internationale effective avec la combat du peuple palestinien pour la liberté, la justice et l’égalité. « Saluant chaleureusement » le boycott par l’ASA, la plus grande fédération des syndicats universitaires palestiniens a déclaré que les universitaires palestiniens étaient « profondément émus et inspirés » par cette résolution, et la considérait comme une « contribution concrète pour mettre fin au régime d’occupation, de colonisation et d’apartheid contre le peuple palestinien ».

La Campagne palestinienne pour le Boycott universitaire et culturel d’Israël (PACBI) est partie intégrante du mouvement BDS, qui depuis sa naissance en 2005 a été approuvé presque unanimement dans la société civile palestinienne.

BDS cherche à rendre effectifs les droits fondamentaux des Palestiniens selon la loi internationale, en appliquant une pression globale, concrète et moralement cohérente sur Israël et sur toutes les institutions qui contribuent à ses violations du droit international, comme cela a été fait contre l’apartheid en Afrique du Sud. Comme Judith Butler l’écrit, « le mouvement BDS est devenu l’alliance contemporaine la plus importante pour mettre un terme à des formes de citoyenneté fondées sur la stratification raciale, en insistant sur le droit à l’auto-détermination politique de ceux dont les libertés fondamentales sont niées ou suspendues indéfiniment, en insistant aussi sur les manières substantielles de redresser les droits de ceux qui ont été par force et/ou illégalement dépossédés de leurs propriétés et de leurs terres ».
Si le boycott, au niveau le plus fondamental, constitue « un retrait de toute coopération avec un système mauvais », comme Martin Luther King, Jr. nous l’a enseigné dans un autre contexte, BDS appelle aussi tous les gens de conscience et leurs institutions à remplir leur devoir moral en s’abstenant de toute complicité avec le système d’oppression d’Israël contre le peuple palestinien.

Pour comprendre pourquoi le boycott par l’ASA a attiré plus que sa part d’attaques de la part de l’establishment israélien, des groupes de lobbys israéliens aux États-Unis et de leurs défenseurs, il faut examiner un contexte plus large : la tendance à la croissance du mouvement BDS dans le monde entier.

Le mouvement BDS a créé un nombre impressionnant de précédents en 2013. Il y a plusieurs semaines, dans une lettre de soutien à l’ASA, le département d’études ethniques de l’université d’Hawai a été le premier département universitaire occidental à soutenir le boycott universitaire d’Israël. En avril, l’Association for Asian-American Studies a approuvé le boycott universitaire — c’était la première association universitaire aux États-Unis à le faire.

À peu près en même temps, la Teachers’ Union of Ireland a appelé unanimement ses membres à « cesser toute collaboration culturelle et universitaire » avec l’ « état d’apartheid qu’est Israël », et la Fédération des étudiants belges francophones (FEF), représentant 100 000 membres, a adopté un « gel de tous les partenariats académiques avec les institutions académiques israéliennes ».

Joint à beaucoup d’autres développements de BDS, cela a conduit à une explosion d’intérêt pour l’examen et la critique du régime israélien d’oppression contre le peuple palestinien, ou au moins de certains de ses aspects. Et a provoqué une alarme croissante de l’establishment israélien ainsi qu’un débat sans précédent, au point que le Secrétaire d’État John Kerry aurait déclaré que les leaders israéliens étaient aussi terrifiés par l’explosion du mouvement BDS que par l’influence croissante de l’Iran dans la région.

De fait, le comportement des universités israéliennes et leur complicité profonde, depuis des décennies, avec l’occupation israélienne et le déni des droits fondamentaux palestiniens, ont été un facteur clé dans la prolifération des initiatives de boycott académique et des résolutions syndicales dans le monde entier. Sunaina Maira, un membre du conseil national de l’ASA et un organisateur important de la campagne américaine pour le Boycott académique et culturel d’Israël, a donné un argument convaincant, qui n’a pas été assez repris dans la couverture médiatique du boycott par l’ASA : la plupart des universitaires ont commencé à soutenir le boycott universitaire d’Israël en apprenant « ce que leurs collègues palestiniens et leurs étudiants doivent supporter chaque jour juste pour se rendre à l’école ou dans les universités, lorsqu’ils doivent naviguer de checkpoint en checkpoint, ... et toutes les conditions qui bloquent l’accès à l’éducation », et en cherchant une réponse de la société civile.

La complicité des universités israéliennes dans les violations des droits de l’homme prend de nombreuses formes : fournir systématiquement aux militaires et aux services secrets les recherches dont ils ont besoin — sur la démographie, la géographie, l’hydrologie, et la psychologie, entre autres — , tolérer, ou même récompenser, des discours, des théories, voire des recherches prétendument scientifiques de nature raciste. Ceci inclut aussi l’institutionnalisation de la discrimination contre les citoyens arabes palestiniens, en particulier universitaires et étudiants ; la suppression de la recherche universitaire israélienne sur le sionisme et la Nakba (la dépossession forcée et l’éviction des arabes palestiniens depuis la création de l’État d’Israël) ; et la construction d’installations et de résidences universitaires sur le territoire palestinien occupé, comme l’’Hebrew University l’a fait à Jérusalem Est, par exemple.

Dans les premières semaines de la première intifada palestinienne (1987-1993), Israël a fermé toutes les universités palestiniennes (certaines, comme Birzeit, pour plusieurs années consécutives) et a ensuite fermé les 1194 écoles palestiniennes en Cisjordanie occupée (y compris Jérusalem Est) et à Gaza. Ce fut ensuite le tour des écoles maternelles, jusqu’à ce que toute institution d’éducation dans les territoires palestiniens occupés soit fermée de force. Ceci a poussé les Palestiniens à construire un « réseau illégal » d’écoles clandestines.

Les droits fondamentaux des universitaires et des étudiants palestiniens sont méthodiquement bafoués, y compris la liberté académique ; ils sont sujets à des emprisonnements, à l’interdiction de leur liberté de mouvement, et même à des attaques violentes, contre eux-mêmes et leurs institutions.

Si exercer le droit à la liberté académique est conditionné par le respect d’autres droits de l’homme et la garantie de ce que Butler appelle « les conditions matérielles pour exercer ces droits », alors clairement c’est la liberté académique des universitaires et étudiants palestiniens qui est sévèrement restreinte, à cause de l’occupation et des politiques de discrimination raciale, et elle doit être défendue.

Donc quand l’ASA « sans équivoque » défend la liberté académique et explique que le boycott « aide à l’étendre », ceci signifie qu’elle ne contribue pas seulement à restaurer la liberté académique de ceux qui en sont le plus privés, mais qu’elle promeut aussi un débat rationnel, sans restriction, aux États-Unis et au-delà, sur l’occupation israélienne qui se trouve derrière la négation de ces droits.

Certains universitaires et lobbyistes ont attaqué férocement l’ASA, et l’ensemble du mouvement de boycott académique d’Israël, en affirmant qu’ils mineraient la liberté académique, d’ordinaire sans spécifier de quelle liberté il est question. Aucun d’entre eux, clairement, n’a à l’esprit les universitaires palestiniens.

Ceci nonobstant, leurs critiques n’ont pas réussi à expliquer comment le boycott institutionnel que le PACBI et ses partenaires globaux soutiennent constituerait une atteinte à la liberté académique. Dans une tentative désespérée pour démontrer, malgré l’évidence du contraire, qu’une telle atteinte a lieu, certains ont recouru à la malhonnêteté intellectuelle et affirmé, à tort, que le boycott palestinien vise les universitaires israéliens, et cherche à les isoler, en tordant complètement le fait que le boycott, d’une manière explicite et constante, ne vise que les institutions israéliennes.

Si le boycott universitaire d’Israël conduit par les Palestiniens réussit à isoler les institutions israéliennes, les universitaires israéliens perdront sans doute leurs privilèges et leurs à-côtés, mais certainement pas leur liberté académique. Pour comprendre la différence, il faut se rapporter à la définition internationalement acceptée de ce qu’est cette liberté.

Le Comité des Nations unies sur les droits économiques, sociaux et culturels (UNESCR) définit la liberté académique comme incluant « la liberté des individus à exprimer librement leurs opinions sur l’institution ou le système dans lesquels ils travaillent, à remplir leurs fonctions sans discrimination ou peur de répression par l’état ou tout autre acteur, à participer à des corps académiques professionnels ou représentatifs, et à jouir des droits de l’homme reconnus, internationalement applicables aux autres individus dans la même juridiction ». Rien dans le boycott du PACBI n’entre en conflit avec cela.

Cependant, selon les Nations unies, la liberté académique elle-même, comme tout autre droit, n’est pas un droit absolu. La « jouissance de la liberté académique », selon l’UNESCR, vient avec des « obligations » fondamentales : assurer que des opinions opposées soient discutées de manière juste et « traiter tous sans discrimination ». Cette équation droits-obligations est un principe général sous-jacent du droit international dans le domaine des droits de l’homme. Quand des universitaires négligent ou même abandonnent ces obligations, ils ne peuvent plus prétendre à ce qu’ils perçoivent comme le droit inhérent à la liberté académique. Ceux qui sont encore réticents, en principe, à soutenir un boycott qui vise expressément les institutions universitaires israéliennes alors qu’ils ont dans le passé soutenu, ou même lutté pour implémenter, un boycott académique beaucoup plus général contre les universitaires et les universités de l’Afrique du Sud au moment de l’apartheid, sont bien en peine d’expliquer cette étrange contradiction. Contrairement au boycott couvrant globalement tous les universitaires et institutions sud-africains, l’appel du PACBI vise explicitement les institutions universitaires israéliennes à cause de leur complicité, à des degrés variés, dans la planification, l’implémentation, la justification et le blanchiment de certains aspects de l’occupation israélienne, de la discrimination raciale et du déni des droits des réfugiés.
Ce que j’appelle l’ « effet Stephen Hawking » - l’établissement de BDS au sein du monde universitaire classique - pourrait bien être le prélude au franchissement d’un seuil qualitatif. Des universitaires internationaux, et un bon nombre d’universitaires israéliens doués de sens moral, sont de plus en plus conscients qu’ils ont l’obligation de se mobiliser pour la justice et l’égalité des droits pour tous, partout, et de s’abstenir de prêter leurs noms à un régime d’oppression pour lui permettre de couvrir l’injustice et la violation des droits de l’homme. On se souviendra de nombreuses années à venir du boycott par ASA d’Israël comme d’un catalyseur crucial dans le processus émancipateur de revendication des droits de tous ceux qui en ont été privés.

(Traduction CG pour BDS France)

BIO

Omar Barghouti est un des fondateurs de la Campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d’Israël (PACBI). Il est aussi l’auteur de Boycott, Divestment and Sanctions : The Global Struggle for Palestinian Rights [Boycott, désinvestissement et sanctions : le combat global pour les droits palestiniens] (Haymarket : 2011).


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