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« Le printemps arabe a profité aux monarchies du Golfe et non aux Ghazaouis »

lundi 6 janvier 2014 par Pierre Stambul

Interview parue dans "Le temps d’Algérie" le 4 janvier 2014 par Mounir Abi.

Pierre Stambul, coprésident de l’Union juive française pour la Paix (UJFP), est revenu il y a quelques jours de Ghaza où il s’est déplacé pour exprimer son soutien aux Ghazaouis, dont le nombre est de 1 800 000, qui font face à un blocus de plus en plus dramatique. Il témoigne au journal "Le Temps d’Algérie" (quotidien national d’information), dans cette interview, des souffrances endurées par la population locale, comme il évoque la vision des Ghazaouis sur le Hamas, le Fatah et les Frères musulmans d’Egypte.

Le Temps d’Algérie : Vous êtes de retour de Ghaza. Parlez-nous du but de votre voyage.

Pierre Stambul :

Ghaza subit depuis bientôt huit ans un blocus impitoyable qui est un véritable crime de guerre. La communauté internationale laisse faire ou est complice. L’occupant israélien n’est jamais sanctionné. Les crimes de guerre s’accumulent et la justice internationale n’inculpe pas ceux qui ordonnent de tirer sur des civils. Les Ghazaouis ont besoin que nous allions les réconforter, les écouter, témoigner, alerter l’opinion mondiale pour qu’ils puissent enfin vivre comme des êtres humains normaux. Depuis des années, la plupart des militants du mouvement de solidarité ont tendance à aller en Cisjordanie, ce que j’ai fait à plusieurs reprises. Il est clair qu’aujourd’hui, briser le blocus de Ghaza devient avec le BDS (boycott, désinvestissement, sanctions) un axe prioritaire.

Avez-vous rencontré des problèmes d’ordre administratif en Egypte et à l’entrée de Ghaza ?

J’ai pu obtenir sans trop de difficultés une autorisation égyptienne d’entrer à Ghaza. Mais la frontière de Rafah (seul point de passage entre l’Egypte et Ghaza) est fermée la plupart du temps. En moyenne, 2 ou 3 jours d’ouverture alternent avec deux semaines de fermeture. Du coup, j’ai attendu 13 jours au Caire l’ouverture de la frontière. De plus, la route entre Le Caire et la frontière de Rafah est truffée de check-points, de contrôles sévères, de routes coupées (il faut emprunter des petits chemins).
A la frontière, j’ai mis cinq heures à l’aller et sept heures au retour pour franchir le contrôle égyptien alors qu’à l’aéroport du Caire, en tant que touriste, on passe en cinq minutes. Il y a à l’évidence une volonté de limiter les passages et d’humilier les Palestiniens. On trouve l’explication de cette situation dans la presse égyptienne.
Le Hamas est considéré comme complice des Frères musulmans et les Palestiniens sont collectivement punis pour leur gouvernement, alors que celui-ci est apparemment très impopulaire. En tout cas, comme à l’époque de Moubarak, l’Egypte participe au blocus de Ghaza, pour les passagers comme pour les marchandises (l’essence par exemple) et cela doit être dénoncé.

De quels moyens disposent les égyptiens et les palestiniens pour accéder à Ghaza (douanes ....) ?

Il y a du côté égyptien une vraie frontière mais particulièrement archaïque. Un travail à la main, une bureaucratie inutile, des ordinateurs en panne, une queue totalement désorganisée avec des malades ou des enfants qui attendent pendant des heures. La douane palestinienne est beaucoup plus rapide et plus efficace.

Avez-vous obtenu facilement l’autorisation des autorités égyptiennes pour accéder à Ghaza ?

Oui, par l’ambassade égyptienne à Paris. Ils acceptent les voyages pour veilles humanitaires et se sont montrés bienveillants et efficaces.

Dans quelle situation sociale, économique et humanitaire avez-vous trouvé les habitants de Ghaza ?

On manque de tout à Ghaza. L’essence, qui vient d’Israël, est rare et hors de prix pour la population, depuis que les tunnels ont été coupés. On manque d’électricité. En moyenne, c’est six heures par jour. On se débrouille avec des groupes électrogènes, des lampes de poche. On évite de prendre l’ascenseur pour ne pas être bloqué. Dans le domaine alimentaire, la bande de Ghaza est autosuffisante en légumes, épices et poulets mais doit importer viande rouge, œufs et poisson qui sont très chers. Pour l’eau, les Israéliens ont creusé des puits tous les 100 m sur la frontière. Ils volent ainsi une bonne partie de la nappe phréatique.
Ghaza perd ainsi 40% de l’eau nécessaire à son agriculture. Du coup, la nappe phréatique est envahie par la mer et l’eau, saumâtre, est impropre à la consommation. La population paie cher pour l’eau potable. Il manque du ciment pour reconstruire tout ce qui a été détruit. Il manque des médicaments. Des Espagnols qui voyageaient avec moi ont amené quatre valises de médicaments. A l’hôpital, il n’y a pas d’hygiène et peu de médecins compétents.

Avez-vous rencontré une victime palestinienne pendant votre séjour à Ghaza ?

Le jour de mon arrivée, le 24 décembre, l’armée israélienne a attaqué 15 points différents avec des chars et des avions de chasse. Un tank israélien a tiré, depuis la « barrière de sécurité » à 800 m de distance sur une maison habitée par 25 personnes. J’ai vu et filmé à l’hôpital le corps de la petite Hala, 3 ans, tuée, et j’ai visité plusieurs membres de sa famille blessés dont sa mère.
Quelques jours auparavant, un snipper israélien avait tué un chiffonnier palestinien qui triait les poubelles. Début décembre, la marine israélienne a tué deux pêcheurs. On leur a interdit d’aller là où il y a du poisson au-delà des 3 km depuis la côte mais ces pêcheurs étaient quasiment sur la plage. Les Israéliens violent les lois scélérates qu’ils ont instituées. En 7 ans de blocus, 150 paysans et des milliers d’animaux ont été tués dans les champs qui sont le long de la frontière.

Quel regard ont la population et les jeunes de Ghaza sur les Frères musulmans ? Existe-t-il un soulèvement contre eux ?

Même si, historiquement, le Hamas s’est constitué comme branche palestinienne des Frères musulmans, les deux mouvements sont très différents. Le Hamas a gagné les élections de 2006 parce que la population voulait clairement dire non aux accords d’Oslo et à la corruption. Le Hamas est perçu comme un mouvement de résistance, parmi d’autres, à l’occupant. Tous les interlocuteurs que j’ai rencontrés à Ghaza (dirigeants politiques, syndicaux, militants des droits de l’homme, ONG, homme de la rue) sont très en colère contre les deux gouvernements (celui de Ramallah et celui de Ghaza) et contre les deux partis dominants (Fatah et Hamas).
Unanimement, ils leur reprochent d’entretenir une division qui est une honte et fait le jeu de l’occupant et de ne penser qu’à leurs propres intérêts. Tous regrettent qu’il n’y ait pas en Palestine de leader de la trempe de Nelson Mandela. Sur la situation intérieure en Égypte, les Ghazaouis constatent qu’on leur fait payer la proximité Frères musulmans/Hamas comme au temps de Moubarak.

Les Frères musulmans ont-ils seulement perdu le pouvoir ou bien ont-ils également été discrédités auprès de la population égyptienne et de Ghaza ?

Il y a eu en Égypte un authentique soulèvement contre les Frères musulmans pour leur volonté d’imposer leurs conceptions à la société (alors qu’ils ne représentent que 25% de la population) et pour leur incapacité à résoudre les problèmes sociaux. L’armée s’est engouffrée dans cette révolution en faisant un coup d’État militaire. Auparavant, les Frères musulmans avaient perdu la majorité qu’ils détenaient depuis des années chez les étudiants et chez les médecins face à des listes indépendantes.
La répression contre les Frères musulmans permet de promulguer des lois liberticides, de restreindre les déplacements, de boucler des régions ou des quartiers et de domestiquer la presse. À Ghaza, on ne s’occupe pas de la politique intérieure égyptienne. On rêve d’élections où la population palestinienne pourrait choisir des dirigeants qui encadrent la résistance à l’occupation, au blocus et aux crimes de guerre.
Avec le démantèlement de l’organisation des Frères musulmans, le parti salafiste Al Nour est-il devenu le premier parti en Egypte ?
C’est le paradoxe des révolutions arabes. Un seul « modèle » sort épargné, c’est celui des régimes féodaux, ultracapitalistes et intégristes des monarchies du Golfe. Le parti Al Nour a été financé et soutenu à bout de bras par l’Arabie saoudite. Il se murmure au Caire qu’il a été soutenu dès le début par l’armée. Arrivé en deuxième position aux dernières élections législatives, il se retrouve premier parti après la dissolution des Frères musulmans. Il a soutenu le coup d’Etat.

Quel rapport avec Ghaza ?

Le nouveau régime égyptien est en train d’asseoir sa « légitimité » sur la notion de sécurité. Les Frères musulmans ont été décrétés « organisation terroriste », ce qui ne me paraît pas établi. C’est au nom de la « sécurité » que Ghaza est bouclé, que les tunnels sont détruits et que la frontière est fermée la plupart du temps. Or aucune violence contre l’Égypte venant de Ghaza n’a jamais eu lieu.

Il paraît que le Sinaï est truffé de terroristes. Le relief géographique et topographique s’y prête-t-il ?

Là aussi, il y a quelque chose d’assez invraisemblable. Le nord du Sinaï est plat, il n’y a pas de cachette possible. Il y a des militaires assez nerveux partout. L’idée d’une présence terroriste dans cette région qui jouxte Ghaza paraît surréaliste

Le film Gazatrophe, tourné immédiatement après l’opération « Plomb durci », reflète-t-il Ghaza telle que vous l’avez trouvée ?

Ce film de Samir Abdallah date de janvier 2009. Ghaza est alors jonché de décombres. Il y en a beaucoup moins aujourd’hui. De nombreux bâtiments ont été reconstruits malgré le manque de ciment. La route Salah Al-Din qui traverse toute la bande de Ghaza est encore en travaux mais elle est carrossable. C’est dans les camps que les destructions ont été les plus importantes.

Que disent les Ghazaouis ?

Ils disent qu’ils sont des êtres humains normaux. Ils revendiquent le droit de vivre comme tout le monde. Ils veulent voyager, avoir un travail, ne pas vivre les pénuries d’eau, d’essence, d’électricité. Ils veulent que la communauté internationale impose une levée du blocus. Ils se montrent très dignes dans une situation tragique. Ghaza n’a rien à voir avec le repaire intégriste régulièrement évoqué dans les médias.
Les Ghazaouis survivent grâce à un extraordinaire réseau d’associations et d’ONG qui maintiennent le lien social et apportent du secours aux plus pauvres et aux exclus. Le sens de la solidarité et du partage est puissant dans cette population assiégée. Dois-je ajouter que tous mes interlocuteurs savaient que j’étais juif et que ça provoquait chez eux essentiellement de la satisfaction.

A qui a profité le printemps arabe selon les Ghazaouis ?

Pas à eux en tout cas. De nombreux pays arabes sont très riches et plus de la moitié de la population de Ghaza est sous le seuil de pauvreté. On laisse crever 1 800 000 personnes dans leur cage. Alors que le gouvernement d’extrême droite israélien maintient un blocus impitoyable, la frontière égyptienne s’est presque complètement refermée. Il est temps que les peuples arabes fassent entendre leur exigence d’une solidarité sans faille avec la population de Ghaza. Solidarité politique et économique.

Qui avez-vous rencontré à Ghaza ?

L’Union des Femmes Palestiniennes qui a des crèches, des jardins d’enfants, des écoles maternelles pour les familles les plus démunies. Le Centre palestinien pour les droits de l’homme qui dénonce tous les crimes de guerre commis par l’occupant et demande que les dirigeants israéliens soient traduits en justice.
Le FPLP, qui est le troisième parti palestinien qui exige la fin des pseudo-négociations avec les Israéliens et les Américains, le syndicat des travailleurs agricole qui vient au secours des paysans et des pêcheurs régulièrement tués ou réprimés et Ziad Medoukh, un universitaire palestinien francophone qui envoie régulièrement des appels au secours. Puisse-t-il être entendu.


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