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Entretiens avec un acteur et le réalisateur du film "’Omar"

mardi 29 octobre 2013

Nous publions ici deux entretiens autour du film "Omar" par Frank Barat pour "Le Mur a Des Oreilles"
- l’un avec un acteur Saleh Bakri
- l’autre avec le réalisateur Hany Abu-Assad

L’acteur palestinien Saleh Bakri : « Israel a détruit ma vie »

Entretien avec Saleh Bakri (le 19 octobre 2013) par Frank Barat pour “Le Mur a des Oreilles”

FB : Pourquoi et quand as-tu décidé de devenir acteur ?

SB : Je ne rêvais pas de devenir acteur Je voulais être peintre quand j’étais petit. À l’adolescence, je me suis rendu compte que j’avais peur d’être devant un public. Quand j’ai pris conscience de cela, j’ai décidé de combattre cette peur, de la vaincre. Évidemment, le fait que mon père soit un acteur reconnu a été une motivation pour moi, je voulais être capable de faire la même chose. Il est tellement charismatique. Je ne pouvais pas continuer avec cette peur. C’est avec cela en tête que j’ai entrepris une formation de comédien. À la fin de ma formation, j’avais vaincu ma peur et j’ai commencé à prendre du plaisir à jouer. C’est comme ça que je suis devenu acteur. Ça ne faisait pas partie de mes plans au départ.

FB : Tu évoques ton père, Mohamed Bakri, célèbre en Israël/Palestine en tant qu’acteur et réalisateur. Ton frère est également comédien, je crois ?.

SB : Effectivement, j’ai deux frères qui sont également comédiens. Je suis l’ainé et j’étais le premier à devenir acteur. Ziad a étudié le cinéma vers Tel Aviv. Adam, a New York. Il vient tout juste de jouer dans Omar. C’est son premier rôle depuis sa sortie de l’école. Il est très talentueux. Le voir dans Omar m’a fasciné. C’était la première fois que je le voyais jouer et c’était un immense plaisir de voir un tel talent issu de la famille.

FB : Ton père est, ou peut-être était avant que tu sois à l’affiche, l’acteur et le réalisateur palestinien le plus célèbre. Il a réalisé des films et des documentaires très politiques, très critiques sur l’oppression israélienne et celui lui a coûté cher. (Mohamed Bakri a été attaqué en justice par l’armée israélienne après la sortie de “Jenine, Jenine”). Quel impact cela a eu sur votre famille ?

SB : Ça a été très difficile de voir mon père persécuté pendant dix ans par le gouvernement israélien, uniquement parce qu’il avait réalisé un film qui montrait l’envers du décor. Le gouvernement israélien n’a pas apprécié. Mon père disait aussi qu’il avait fait ce film spécialement pour les spectateurs israéliens, parce qu’il voulait qu’ils sachent. Le film a d’abord été censuré, et après trois ans d’un procès gagné par mon père, le film a enfin pu être projeté. Après ça, les soldats israéliens qui apparaissent dans le film l’ont accusé de mentir et de donner au monde une mauvaise image d’eux. Ils ont demandé 2 millions de shekels de dommages et intérêts. Ça a été le début d’une nouvelle période de persécution. Je suis toujours resté à ses côtés. Je l’ai accompagné à tous les procès, et on a fini par gagner. Ça a été très dur parce que nous recevions des menaces, de mort notamment. Il a reçu énormément de mail pleins de haine. Les gens parlaient de tuer sa famille. J’avais très peur qu’il lui arrive quelque chose quand je voyais tous ces fanatiques venir manifester pendant les audiences. Les médias ont également joué un rôle important, faisant de lui un menteur. Ils ont presque mis sa tête à prix. Ils ont activement participé à la persécution. Je pense qu’ils ont fait ça parce que mon père leur faisait peur. Il était une des personnes les plus talentueuses dans l’industrie du cinéma. Il pouvait toucher l’audience israélienne car il parle très bien hébreu, d’une manière poétique, il est très charismatique. Ils voulaient le réduire au silence. Pour ce faire, le pays entier a consacré toute son énergie à le persécuter. C’était très difficile de voir qu’aucun de ses soi-disant amis israéliens ne le soutenaient, ne le défendaient.

À part Juliano Mer Khamis et Udi Aloni, je n’ai vu personne aux procès. Cela m’a beaucoup énervé. Ça m’a fait réfléchir. Je me suis demandé si je devais encore prendre part à des films ou des pièces de théâtre israéliens alors que je ne pourrais pas compter sur mes collègues pour me soutenir en cas de problème. C’est une question que je me suis posée régulièrement durant ces années.

FB : Israël se définit comme l’État juif, l’État des juifs et pour les juifs, alors que plus de 20% de sa population sont palestiniens. Tu as déjà en partie répondu à cette question et ce que tu as dit était très intéressant mais tu as reçu des récompenses, des prix en Israël, en tant qu’acteur israélien, alors es-tu un acteur palestinien ou israélien ?

SB : Je suis né en Palestine et resterai Palestinien. Je ne peux même pas imaginer être appelé Israélien, ou qu’aucun Palestinien le puisse d’ailleurs. D’abord parce qu’israélien est un mot hébreu, et je ne suis pas juif, je suis arabe. C’est comme appeler Muhammad Moshe. Ce n’est pas possible. Surtout, je ne me sens pas du tout attaché à Israël, je n’ai aucune affection pour Israël. Israël a détruit ma vie, la vie de mon père, la vie de ma famille, la vie de ma nation. Et il continue de nous détruire. Je n’ai rien en commun avec cette destruction, ce racisme, cette volonté de séparer, cette injustice. Je suis tout l’opposé. J’aime la Palestine comme terre pour tous, qui n’a jamais était islamique, chrétienne ou juive. La Palestine a toujours été une terre d’accueil pour tous, pour toutes les religions. C’est une honte qu’un lieu comme celui-ci, avec toute son histoire, toute son énergie puisse être occupé par une religion. La Palestine devrait rester à tout le monde.

FB : Comment gères-tu le fait que lorsque tu reçois un prix ou une récompense, la population et la presse israéliennes te célèbrent comme l’un des leurs ?

SB : Je me suis opposé lorsque le gouvernement israélien a utilisé le film (“La visite de la fanfare”, ndt) pour se donner une belle image, d’une démocratie merveilleuse. Je l’ai toujours dénoncé dans la presse. Je ne m’attendais pas à ce qu’Israël utilise ce film et mon image pour propager ce mensonge. Ça a été une grande leçon, la façon de gérer cela. “La visite de la fanfare” était mon premier film israélien et depuis je n’ai plus tourné dans aucun film israélien, même si j’ai reçu beaucoup de propositions, car il est très problématique que le gouvernement utilise les films pour propager ses mensonges.

FB : C’est très intéressant. Je ne m’attendais pas à ce que tu dises que tu avais décidé de ne plus participer à aucune production israélienne. Est-ce que c’est une décision ferme ?

SB : Oui. La persécution qu’a subie mon père a éclairé mon choix. Ça l’a rendu évident. Alors oui, je peux dire aujourd’hui que j’ai décidé de ne plus participer à aucun projet subventionné par le gouvernement israélien. C’est une décision ferme. Tant que les choses resteront telles qu’elles sont en Israël, je ne changerai pas d’avis. C’est une action de plus pour m’opposer au fascisme grandissant toujours plus en Israël, et pour l’exposer à tous.

FB : Prendre une telle position peut entrainer des répercussions importantes pour quelqu’un dans ta situation, célèbre, public. Es-tu prêt à les affronter ? Tu risques de te faire attaquer ?

SB : Oui, je suis prêt. J’y ai beaucoup réfléchi, je sais que ça va être difficile, très difficile pour moi, en tant que Palestinien vivant en Israël, à Haïfa, cette ville Palestinienne. C’est très dur parce que notre situation dans le cinéma et le théâtre est très problématique. Il n’y a pas beaucoup de travail, pas grand chose à faire. Pour être acteur il faut pratiquer, si tu ne pratiques pas, tu ne peux pas t’améliorer. Alors je sais que ça va être difficile. Mais je veux aider à changer les choses. Je veux tracer mon propre chemin face à tant d’obstacles. C’est dans ma nature, j’ai cette résistance en moi. Dans un sens, je suis plutôt content d’avoir pris cette décision. Ça me donne plus de force. Encore plus de confiance.

FB : À propos de films palestiniens, je discutais récemment avec Annemarie Jacir (réalisatrice palestinienne de “When I Saw You ?”, ndt) qui me disait combien il était difficile, à tous les niveaux, de faire un film palestinien. Est-ce que tu voudrais ajouter quelque chose à ce sujet ?

SB : Je n’ai pas grand chose à rajouter, si ce n’est qu’effectivement, c’est difficile. Pas seulement pour le cinéma mais aussi pour le théâtre. Il est dur de faire de l’art, partout dans le monde, mais ici, c’est encore plus compliqué. Il faut de l’argent pour faire du théâtre ou du cinéma, et nous n’avons pas de pays pour nous financer. On n’a même pas accès aux autres régions de notre pays. Je ne peux pas faire un film à Gaza, par exemple. Ou si, je pourrais, mais il faudrait passer par les tunnels, en Égypte. C’est compliqué. Et c’est dangereux. Comment pourrais-je faire un film à Gaza ? Comment faire un film dans les camps de réfugiés au Liban, alors qu’avec mon passeport israélien je ne peux pas entrer dans ce pays ? Commet puis-je faire du théâtre ? Je peux en faire à Haïfa, mais pas aller jouer à Gaza ni dans les camps de réfugiés dispersés dans le monde arabe. Il n’y a aucun soutien, aucune aide. L’absence d’un pays rend les choses encore plus difficiles.

FB : Tu as joué dans deux films européens ces dernières années. Est-ce que tu envisages faire de plus en plus de films en dehors de la Palestine dans un futur proche ou est-ce qu’il est important pour toi de continuer à travailler dans ton pays, notamment avec ton père et tes frères ?

SB : Je veux faire des films et du théâtre en Palestine. Je resterai ici jusqu’à la fin de mes jours. Je n’ai pas le privilège de pouvoir sortir de mon pays comme les européens, sans que ça ne pose problème. Je ne peux pas partir parce que je tombe amoureux, par exemple. Pour les européens, quitter son pays n’est jamais équivalent à une fuite. Ici, j’aurais toujours l’impression de fuir les problèmes. J’aurais l’impression d’abandonner. Je ne vais pas fuir. J’ai cette résistance en moi. Je resterai ici mais je ne vais pas arrêter de travailler en Europe et dans le monde entier. Parce que mon travail traite de l’universalisme. Je fais partie de ce monde, qui est ma maison. Je vais continuer de travailler avec d’autres peuples, d’autres cultures, parce qu’il est important pour moi de connaitre ce monde et d’interagir avec des personnes de tous horizons.

FB : Depuis la mort de Mahmoud Darwich et Edward Saïd, les Palestiniens n’ont plus eu de personnalités non-politiques auxquelles s’identifier, qui pourraient les représenter en dehors de la Palestine, un symbole, un porte-parole en quelque sorte. J’ai l’impression que tu pourrais devenir cette personne. Cela engendrerait beaucoup de pression. Qu’elle position adopteras-tu si tu deviens très célèbre ? Parce qu’il est difficile de rester radical comme tu l’es quand la célébrité vient te chercher. Est-ce que c’est une chose à laquelle tu as déjà pensé ?

SB : Je ne réfléchis pas en ces termes. Je ne m’imagine pas être célèbre…. Comment je réagirais ? Je crois que je resterais le même. La célébrité ne me changera pas. Ne changera pas mes opinions. Je serai différent de par mes expériences. Je crois que je change chaque jour, parce que j’apprends de nouvelles choses chaque jour. Ma récente décision (de ne plus travailler pour aucune production israélienne) est le résultat de nombreuses expériences. Je crois que tant qu’Israël continuera à commettre de telles violations, de tels crimes et continuera à nous empêcher de mener une vie normale et d’avoir une nation, je ne changerais pas. Je continuerais à rêver de notre retour. Je continuerai à rêver d’une vie normale pour notre nation, comme toutes les nations du monde. Mon plus grand rêve est de revenir. Reconstruire nos maisons. Je me demande souvent comment sera la maison que nous construirons à notre retour et comment nous la construirons. C’est une question fascinante pour moi. Quelle maison construirons-nous quand nous reviendrons ? Je crois au droit au retour total de tous les réfugiés. Voilà pourquoi je ne changerai jamais. Je pense faire de mon mieux, que ce soit au théâtre ou au cinéma. Je fais de mon mieux parce que nous vivons une situation telle, qu’il faut que cela change. Je crois qu’il est de mon devoir de faire de mon mieux, d’agir.

FB : Saleh, un très grand merci.

http://www.agencemediapalestine.fr/blog/2013/10/23/lacteur-palestinien-saleh-bakri-israel-a-detruit-ma-vie/


Entretien avec Hany Abu-Assad (via Skype) par Frank Barat pour Le Mur a Des Oreilles

Frank Barat : Comment un ingénieur aéronautique palestinien devient-il réalisateur ?

Hany Abu-Assad : C’est un ensemble de beaucoup de choses dont l’une des principales a été l’amour ! J’étais amoureux de quelqu’un qui n’était pas amoureux de moi et j’ai pensé que si je devenais un réalisateur célèbre, cette personne finirait par regretter sa décision.
J’ai besoin d’un média au travers duquel je peux m’exprimer, dans les bonnes comme
dans les mauvaise périodes de ma vie. D’une certaine façon, c’est quand même bien plus
intéressant que passer ses journées sur des chiffres et des formules mathématiques.

FB : Pourquoi êtes-vous parti de Nazareth en 1980, par amour également ?

HAA : Là encore, il y a tant de choses qui nous poussent à faire des choix. Si j’ai quitté
Nazareth en 1980, c’est surtout parce que j’en étais arrivé à penser qu’un Palestinien
vivant en Israël n’avait pas d’autre alternative que de partir explorer le monde. Toutes les
portes étaient fermées pour nous. Il était impossible de faire une carrière dans les sciences,
les arts ou les affaires. Toutes les portes sont fermées pour un Palestinien vivant en Israël
qui voudrait assouvir sa curiosité et explorer le monde. Quelques portes sont ouvertes
mais jusqu’à une certaine limite. Je sentais qu’il fallait que j’aille au-delà des frontières
qu’on m’autorisait. À cette époque, l’Europe m’a semblé l’endroit le plus approprié pour
découvrir ce qui se passait dans le monde.

FB : Vivez-vous toujours en Hollande ou naviguez-vous entre Nazareth et l’Europe ?

HAA : Je n’habite plus en Hollande, non. Je me suis installé à Nazareth il y a trois ans.

FB : Hier, nous nous sommes entretenus avec Saleh Bakri, que vous devez connaître. Son frère,
Adam, est un des personnages principaux de votre flm, “Omar”. Saleh a insisté sur le fait
qu’en tant que Palestinien de 48, vivant en Israël, son rêve le plus cher était de pouvoir revenir
en Palestine, que sa famille puisse revenir... Est-ce également votre cas ?

HAA : Oui, un de mes plus grands rêves serait que le Moyen Orient se rassemble autour
d’un intérêt commun, comme en Europe, sans frontières. Une région où tous les
habitants seraient égaux, où il n’y aurait pas d’État pour une religion, une race, ou une
certaine famille. Vous savez, certains États sont réservés à des familles ou des tribus,
comme Israël, qui est un État tribal. Tous ces États sont, à mon sens, artificiels, aidés par
l’Occident pour affaiblir la région. Je rêve de vivre dans une région où l’intérêt pour votre
voisin dépasse le confit qui vous y oppose, où tous puissent vivre avec les mêmes droits et
avoir un même accès aux ressources et au pouvoir.

FB : J’imagine que vous essayez d’y parvenir par l’art. À votre avis, l’art est-il politique par
nature ? Et peut-être encore plus pour un palestinien, né en Israël, qui ne pourra jamais
acquérir la nationalité israélienne. Vous savez certainement que la Court Suprême a
récemment rejeté la possibilité de créer une nationalité israélienne.
L’art est-il pour vous forcément politique ?

HAA : Oui, l’art est politique. La politique, pour moi, rassemble toutes les formes
d’intérêt pour l’être humain. Je pense que la part la plus importante de l’art est l’envie de
partager des idées, des sentiments et des pensées avec les autres. La politique est une
composante importante de notre vie. L’art sans politique serait une forme ridicule
d’expression.

FB : Aujourd’hui, vous êtes, avec Elia Suleiman, le réalisateur palestinien le plus célèbre à
l’extérieur de la Palestine. Cela engendre-t-il beaucoup de pression ?

HAA : Je n’ai pas plus de pression parce que je suis un cinéaste palestinien reconnu, mais
parce que quand un cinéaste fait des bons films et que les gens aiment son travail, il est
sous pression, qu’il soit Belge ou Français. Tout réalisateur nominé pour un prix à
Cannes, un Oscar ou un Golden Globe aura de la pression. Je ne pense pas qu’elle soit
plus forte parce que je suis Palestinien.

FB : En 2010, dans un entretien accordé à Electronic Intifada, vous avez dit : “Le Cinéma
Palestinien est une cause”. Vous considérez-vous comme un cinéaste en premier lieu, puis
comme activiste, ou l’inverse, ou peut-être n’est-ce qu’une seule et même chose ?

HAA : C’est une seule et même chose. Tout d’abord, je suis un cinéaste, un raconteur
d’histoires. Après, quand on raconte des histoires, on choisit celles qui nous touchent,
nous travaillent, nous posent questions. Et pas seulement des histoires palestiniennes,
mais toutes sortes d’histoires. On parle d’histoires qui nous intéressent, que l’on peut
explorer dans notre relation à la nature humaine.
J’insiste sur ce fait, mon intérêt principal est l’être humain, les êtres humains. Comment
ils peuvent communiquer, se créer un meilleur environnement. Voilà ce qui m’intéresse
principalement dans la vie. Je suis donc d’abord un cinéaste. Mais cinéaste et activiste ne
peuvent pas être séparés. Mais si on doit vraiment faire une distinction, je suis cinéaste en
premier lieu.

FB : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre flm « Paradise Now », sortie en 2007, qui
vous a fait connaître du grand public ? Vous avez été accusé, par les défenseurs d’Israël,
d’humaniser les auteurs d’attentats-suicides. Pourquoi avez-vous choisi de traiter ce sujet ?

HAA : Je n’ai pas décidé de parler de cela pour humaniser ou déshumaniser qui que ce
soit. Tout d’abord, qu’on le veuille ou non, les auteurs d’attentats-suicides sont des êtres
humains. Ils peuvent commettre des actes criminels pour certains, héroïques pour
d’autres, mais que vous les voyiez comme des héros ou comme des criminels, pour moi ce
sont avant tout des êtres humains. Si on veut vraiment comprendre le sujet, il faut, dans
un premier temps, les remettre à leur place d’humains et les regarder comme tels. C’est
une question éthique.

FB : Personnellement, j’ai trouvé « Paradise Now » fantastique principalement parce que ce
flm montre que l’on peut comprendre un acte tout en ne l’approuvant pas. Je pense que
montrer au grand public que les auteurs d’attentats-suicides sont avant tout des êtres humains
était très important.
J’aimerais savoir s’il est particulièrement difficile de faire un flm palestinien de nos jours ?

HAA : Le cinéma Palestinien se développe, de manière générale. Avant, on faisait un film
tous les trois ans, aujourd’hui on en fait trois par an. C’est un progrès. Mais ça ne veut
pas dire qu’il est devenu facile de faire des films. En fait, c’est le contraire. C’est parfois
plus difcile. Il y a de moins en moins d’argent pour le cinéma Palestinien. Nous essayons
de trouver des moyens de financement alternatifs. “Omar”, par exemple, a été
entièrement financé par un homme d’affaires palestinien. Il y a de plus en plus de
réalisateurs qui émergent, ce qui est une bonne chose, mais comme il y a de moins en
moins d’argent ça rend les choses plus difciles. Mais j’aime à penser, de manière
optimiste, que les bonnes histoires survivront et finiront sur les écrans.

FB : “Omar” a été très bien accueilli par la critique et vous avez accordé de nombreux
entretiens à des médias grand public du monde entier. Est-ce une opportunité pour vous
d’évoquer la Palestine ou est-ce que ces interviews restent en dehors de la sphère politique ?

HAA : En général, j’essaie de ne pas parler de politique. Cet entretien avec vous, par
exemple, je ne le politise pas vraiment. Pour une bonne raison : ce n’est pas mon travail de
faire de la politique. Je fais des films politiques. Mes films condamnent l’oppression. Je
n’ai pas besoin de donner des interviews pour cela. En tant que réalisateur, j’essaie de
raconter des histoires importantes. Quand j’accorde des entretiens, j’essaie de me
concentrer sur le film, pas sur la politique.

FB : Vous avez tourné un flm aux États-Unis, comment cela s’est-il passé ?

HAA : Ce fut un échec. Le film, “Te Courier”, n’est pas sorti en salles mais directement
en DVD. Ce n’était pas un bon film. Mais je ne regrette pas. J’ai plus appris de ce film
que de mes films qui ont marché. On apprend plus de ses erreurs, vous savez.
Même si le résultat n’était pas bon, le processus était important. J’ai appris beaucoup de
choses, au niveau technique notamment. J’ai aussi appris comment faire des mauvais
films. Une fois que l’on sait ça, c’est plus facile d’en faire des bons.

FB : L’année dernière, c’est la nomination aux Oscars de “Cinq Caméras Brisées” qui a mis la
Palestine sur le devant de la scène internationale. Aujourd’hui, c’est Omar qui va en faire
parler. Les flms vont-ils aider à libérer la Palestine ?

HAA : Bien sûr, ils sont un des éléments. Pas le plus important dans l’ordre des choses
mais un des éléments. Je suis conscient de notre rôle. Je sais aussi qu’il n’est pas très
grand. Au bout du compte, la clé c’est faire pression sur les États-Unis. Le plus tôt cela
sera fait, le plus tôt la Palestine sera libre. Il faut que les gens fassent pression sur leurs
gouvernements pour qu’ils arrêtent de soutenir Israël. C’est primordial. Je crois aussi en la
résistance. C’est une lutte Arabe. Il ne peut y avoir de victoire sans une lutte commune.
Pas de liberté sans ça. C’est l’association de tous ces éléments qui va aider à libérer la
Palestine. Ce qui ne veut évidemment pas dire jeter les Juifs à la mer. Libérer la Palestine
veut dire vivre avec les Juifs, avec les mêmes droits.

FB : Le combat vise donc à changer la nature de l’État d’Israël, transformer sa politique
discriminatoire en une politique d’égalité pour tous les citoyens ?

HAA : Oui, Israël mène une politique discriminatoire, c’est un État raciste. Je ne pense
pas que ce soit bon ni pour les Juifs ni pour les Arabes. En fait, c’est même pire pour les
Juifs. La nature de l’État d’Israël est une honte pour les Juifs. Ce n’est pas bon pour les
valeurs juives. Ils devraient en avoir honte. Ils devraient essayer d’en changer par tous les
moyens.

FB : Merci encore, Hany.

http://lemuradesoreilles.files.wordpress.com/2013/10/hany-abu-assad-transcript-trad.pdf


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