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Autour du Plan Prawer : le dernier né des plans de la Naqba continue

vendredi 18 octobre 2013 par Michèle Sibony

Michèle Sibony – 3 octobre 2013

Expliquez moi selon quel principe un juif peut venir habiter où il veut dans le Néguev, et dans le mode d’habitat de son choix, ville, village, ferme individuelle, moshav (ferme en partie collectivisée) kibboutz, et seuls les Bédouins seraient contraints de vivre dans certaines zones seulement et en ville seulement ? (Thabet Abu Rass Adalah-Neguev)

Rendez-vous dans le Naqab (Neguev en hébreu)  [1]

C’est Majd jeune militant de Haïfa qui m’a recommandé de contacter Thabet Abu Rass , le directeur du bureau de Adalah -Naqab, après une conversation sur le Néguev, le plan Prawer, et les actions menées dans le nord. Il s’agit de montrer une solidarité active afin de ne pas laisser la fragmentation jouer son rôle. Comme on a sorti les habitants de Gaza du collectif palestinien, (sans parler des réfugiés) puis ceux de Jérusalem, et fragmentation spatiale aidant, qui fabrique des statuts et des situations différentes d’oppression, on finit par fragmenter les populations. Et les Palestiniens du Naqab parce qu’ils sont aussi Bédouins , ce qui n’est pas une nationalité mais au mieux un mode de vie et encore.. ils sont sédentaires depuis des siècles, donneraient envie au Régime de les dissocier eux aussi. D’autant que c’était fait depuis le début de l’État avec les Bédouins et les Druzes seuls autorisés à remplir les obligations militaires.
D’où l’organisation dans le nord et au centre du pays de fortes manifestations de soutien et d’affirmation que ce qui se passe aujourd’hui au sud du pays est une suite pure et simple de ce qui s’était passé au nord en Galilée pendant ce que le Régime avait appelé « yehud ha Galil » Judaïsation de la Galilée dans les années 70. Des descentes de militants sont aussi organisées régulièrement pour manifester et aider sur place.

Ce matin là nous devions arriver, Alessandra, militante syndicaliste italienne et moi même, très tôt à Beer Sheba pour rencontrer Thabet Abu Rass. Il nous avait appelé débordé de demandes la veille, pour nous proposer d’avancer ce rendez-vous en nous prévenant qu’il y adjoindrait deux journalistes étrangers. On en reparlera...

Briefings et crises.
Thabet nous reçoit dans le bureau de Adalah-Naqab, installé à Beer Shaba depuis 10 ans en raison de la situation du Sud. Il est géographe et enseigne à l’université de Beer Sheba. Il a la réputation d’un homme de lien. Celui qui est parvenu à garder ensemble des inconciliables, les partis, les associations, les ONG , et les Bédouins aux structures traditionnelles.

La population bédouine est la plus pauvre d’Israël nous indique-t-il d’emblée. Mais cette phrase ne prendra sens que lors des visites de villages que nous effectuerons au cours de cette journée. Il y a des degrés dans la pauvreté. Ici on parle de vie dans des cabanes de tôle ondulée posées sur les cailloux de zones désertiques, sans eau courante, ni électricité... En plus du problème socio-économique ajoute Thabet, se pose aujourd’hui celui de la terre. Pour cette population traditionnelle, prendre la terre c’est leur prendre la vie.

En 1948 on comptait 90 000 Bédouins dans le Naqab, après les expulsions et regroupements de la Naqba il n’en restait que 10 000.Ils sont aujourd’hui 210 000 et représentent un tiers de la population totale du Naqab. (Avec les 60 000 bédouins qui vivent au nord d’Israël la population bédouine totale est de 270 000) .

Le Naqab constitue géographiquement la moitié de la Palestine historique et 60 % de l’espace total d’Israël ; il est peuplé de 8 % de la population israélienne sur ces 60 % de territoire. Sur l’ensemble du territoire israélien 93,5 % des terres ont le statut de terre d’État, c’est à dire non achetables mais louées avec des baux de très longue durée. Concernant le Néguev il s’agit de 95 % des terres. Les 5 % restant constituent les terres revendiquées par les Bédouins.

Après 48 les bédouins ont été regroupés de force dans une zone appelée « Siyaj », qui signifie clôture ou barrière en arabe, et placés sous gouvernorat militaire.
Trois éléments caractérisent la politique israélienne envers les Bédouins :
1. concentration forcée de la population,

2. urbanisation forcée (7 villes de regroupement, villes dortoirs et sans emplois, ont été conçues à cet effet la plus connue : Rahat) aujourd’hui la moitié des Bédouins vivent dans ces villes . Ces deux éléments permettent de rassembler un maximum de Bédouins sur un minimum d’espace.

3. En finir avec les revendications bédouines sur les terres (5% de l’espace total du Naqab) . En fait les Bédouins disposent de titres de propriété sur leurs terres, de l’époque mandataire. L’ État ne reconnaît pas la validité de ces titres, pourtant s’agissant de transactions similaires impliquant des citoyens juifs, il a accepté des titres identiques.
Dans ce but , le Plan Prawer qui passe en ce moment même en 2e lecture au parlement israélien, va confisquer un demi millions de dounams (1000m2, 0,1ha) et détruire vingt villages dits « non reconnus ». Al Sira que nous visiterons tout à l’heure, à 20mn de route, est l’un de ces villages. Ici l’ État prétend qu’il a besoin de ces terres du Néguev pour y implanter des bases militaires. Là ce sont des espaces verts forestiers prévus par le Fonds National pour Israël KKL. Mais nous savons bien qu’en même temps cela fait des années que l’État propose terres et subventions à de jeunes couples israéliens-juifs, ou des groupes désirant créer des villages-juifs, et même des fermes. Le programme est la judaïsation du Néguev.

Les deux cents revendications de terres déposées devant les tribunaux ont toutes été rejetées. Le droit d’usage est reconnu sur ces terres mais pas le droit de propriété. Pourtant rappelle Thabet, les Bédouins ne sont pas nomades, ils ont toujours déplacés leurs troupeaux dans un rayon limité à partir et autour de leurs villages. Ils sont aussi cultivateurs. Des exemples : une photo de la vallée de Hébron datée de 1945 montre un large espace totalement découpé de parcelles cultivées. Si l’on parle du fameux village résistant Al Arakib plus de 50 fois détruit par l’armée ces dernières années et immédiatement reconstruit par ses habitants, une autre photo du 2 octobre 1949 montre le village qui existait déjà , et une autre encore montre des cartes d’électeurs distribuées aux habitants d’Al Arakib lors des premières élections organisées par le nouvel État en 1949 .

Depuis 2008 on compte 1000 maisons détruites par an. Certes la bataille des villages non reconnus, 143 au début des années 2000 se répartissant sur la Galilée et le Néguev a été largement gagnée dans le Nord où seul Dar Hanoun est demeuré exclu, mais elle s’est jouée de façon très aléatoire dans le Néguev. Et Thabet précise : les villages qui ont été reconnus, n’ont pour autant pas vu d’infrastructures arriver, ni eau ni électricité, même dans l’école obtenue après un long combat, les accès aux villages restent à créer. Le prix de l’eau pour les Bédouins lorsqu’ils sont autorisés à se raccorder à leurs frais) reste le plus élevé d’Israël : 10 shekels le litre (un euro= 4.80 shekels) .
Dans le même temps, ce sont dix nouvelles implantations juives qui se réalisent : exemple : à côté du village non reconnu de Um el Hiram prévu à la destruction, projet de forêt de Hiram du KKL oblige, est prévue la construction d’un village juif du nom de Hiram. Adalah a porté l’affaire devant la haute cour de justice, en demandant que le village bédouin soit maintenu à côté du futur village juif. La réponse est tombée, négative, avec comme argument que Um el Hiram ferait baisser la côte immobilière de Hiram... Or les Bédouins de Um el Hiram avaient déjà été déplacés dans les années 50 d’Ouest en Est afin de venir protéger la ligne verte proche.

Le Plan Prawer dans ses détails :
Il organise la transformation de 50 % des 5 % de terres bédouines du Néguev en terres d’État. Les 50 % restants sont seuls sujets à compensations par échange de terres mais sur d’autres terres bédouines. Et chez les Bédouins cela ne se fait pas ; jusqu’à présent la tradition tribale sépare les Humran des Sumran ( Humran : « teints rouges » désigne les Bédouins expulsés de 48 , et acceptés faute de choix sur des propriétés d’autres Bédouins non expulsés : les Sumran (les basanés) . Les Humran (considérés comme des paysans sans terre) voisinent avec les Sumran , propriétaires fonciers, mais ne se mélangent pas, et ne se marient pas.
Sont exclues de ces compensations échanges, les terres d’élevage, et les terres inclinées de plus de 13°. Le système ne concernerait donc en fait que 20 % des terres.

Enfin, les Bédouins ne seront plus autorisés à vivre dans la partie du Néguev située à l’Ouest de la route 40 et jusqu’à la Bande de Gaza. Sur toute cette partie pas de compensation en terre, mais financière seulement, et dans les conditions précitées.
Le Tama 35, schéma directeur de la zone, prévoit qu’il faut 30 ou 40 familles pour créer un nouveau village, cela fait environ 200 personnes, mais ces communautés établissent des critères d’entrée destinés à exclure toute candidature bédouine : par exemple les critères de densité et de visibilité économique. Ni familles nombreuses, ni économiquement faibles CQFD.

Pour conclure Thabet Abu Rass interroge : Expliquez moi selon quel principe un juif peut venir habiter où il veut dans le Néguev, et dans le mode d’habitat de son choix, ville, village, ferme individuelle, moshav (ferme en partie collectivisée) kibboutz, et seuls les Bédouins seraient contraints de vivre dans certaines zones seulement et en ville seulement ?

Khalil nous conduit vers son village Al Sira par la route 31 qui relie Beer Sheba à Arad, il travaille aussi à Adalah, et achève ses études de droit, il a 44 ans, et c’est un bédouin de ce village non reconnu où il vit avec sa femme et ses 7 enfants. Le village qui comprend 500 habitants , 70 familles, s’est auto connecté illégalement à l’eau, a remplacé les générateurs électriques par l’électricité solaire à ses frais, mais cela ne suffit pas à chauffer l’hiver ou pour une machine à laver. Al Sira s’est connecté à Internet avec la ville voisine de Cseifa , a créé un système de récupération et filtrage de l’eau, et deux haltes garderies. Tout est aujourd’hui menacé de destruction pour agrandir l’aéroport militaire proche qui sera rendu aussi civil, et pour lequel 80 000 dounams ont déjà été confisqués.

La journaliste demande : mais où sont les gens ? On dirait que le village est vide ? Une suspicion de fraude plane. Elle cherche peut-être les bistrots.. Il est 13h... Quels emplois ? Khalil répond, beaucoup de chômage, il y a 400 dounams de terres du village , mais aucune aide pour l’agriculture et l’ élevage, la nourriture coûte cher, plus de terres de transhumance, des autorisations requises pour tout et refusées systématiquement, les troupeaux sont confisqués, les gens ont petit à petit arrêté. Ils travaillent des les services, les hôtels, les ONG, les travaux saisonniers comme ouvriers agricoles..

De quoi rêves-tu pour tes enfants demande le journaliste soi disant allemand, sans carte de presse, refusant même de donner un nom, un prénom « Tobia » suffira, avec un accent israélien à couper au couteau. Il parle aussi couramment l’arabe, et quand je lui ai demandé où il l’avait appris, il m’a répondu l’ai gêné, à New York ! Khalil répond, je rêve qu’ils fassent des études, Mon aîné étudie médecine en Moldavie, ma fille est kinésithérapeute, et de la fin des cauchemars de démolitions, je rêve d’égalité. Et là le journaliste, Tobia, commence un véritable interrogatoire : mais en fait tu es palestinien, qu’as-tu à faire des israéliens ? Que choisirais tu dans une guerre qui opposerait Israël à tes frères palestiniens ? Je suis allé à Ramallah, vous avez un État là bas... Khalil esquive, il insiste brutalement ... je bouillonne. Depuis la première minute ces gens ne me revenaient pas, un couple de journalistes Isi, et le fameux Tobia, soi disant pour Die Zeit presse écrite, mais accompagnés d’ une équipe vidéo suisse allemande, sans commande, (on fait d’abord le film et on le vendra après) : aucune écoute des explications fournies, des questions suspicieuses, brutales, en rafales au milieu des interventions, des interpellations hautaines et malveillantes, là çà va faire trop. Khalil pâle répond mal. Alessandra est en colère, mais elle reste calme.

En remontant dans la voiture, Khalil reprend calmement la conversation : « je n’ai pas aimé tes questions ce sont les mêmes que celles des plus extrémistes racistes d’ici, des colons... J’acquiesce en silence.. Et là le Tobia, a l’idée d’une remarque à notre égard : oui ces deux « love and peace » derrière elles nous dérangent dans notre travail avec leurs remarques... … C’est parti, devant la caméra qui filme tout en anglais et en hébreu, et en hurlant : « espèce de sale type, dégoûtant personnage, tu n’es pas un journaliste, tes soi disant interviews ressemblent à des interrogatoires des services de sécurité (shabak) . Cette rencontre avec Adalah c’est « notre rendez-vous » nous prendrons la parole chaque fois que nécessaire, c’est toi qui doit te taire, n’ose plus m’adresser la parole, ferme là ! Espèce de sale flic, colon ! » Khalil en oublie de freiner, on percute la voiture devant nous. Grand froid... jusqu’à Beer Sheba, et le journaliste qui a un peu récupéré reprend : et les burkas,(?) qu’est ce que vous en pensez ? Il y en a de plus en plus n’est ce pas ? C’est un problème chez vous l’islam n’est ce pas ? En Tunisie surtout ! Ah la la ! sous Ben Ali, les filles étaient toutes en bikini sur les plages...

En descendant de voiture, Khalil ravi, me rassure : c’est super, qu’est ce que tu lui as mis !
Thabet a compris depuis le matin à qui il avait affaire. Et il s’apprête à nous guider vers un autre village, furieux de devoir alimenter au mieux des gens des services de propagande israéliens peut-être un lobby sioniste allemand, suisse, au pire des gens du Shabak ; mais le vin est tiré [2] … On repart. Ambiance morose. À mon intense satisfaction le Tobia a du mal à retrouver sa verve arrogante du début. Il est beaucoup moins à l’aise avec Thabet.

Nous empruntons la route 25 qui conduit jusqu’au cœur du Siyaj . Thabet entame la conversation : tu sais les femmes musulmanes ont des problèmes partout, et toutes les femmes dans le monde aussi, elles mènent un combat pour l’égalité. Ici c’est un combat pour la survie. Puis il attire notre attention sur les panneaux de direction : vous voyez ce village : 2300 habitants, pas d’accès routier, pas d’indication , pas de nom, par contre Nevatim, implantation juive de 600 personnes est mentionné partout, et son cimetière, 3 panneaux pour le cimetière, pas un seul pour 2300 habitants vivants de ce village ! Ils sont invisibles. La zone que nous traversons, au cœur du Siyaj est parsemée de villages tous promis à la destruction et à l’urbanisation forcée.

Nous arrivons à Zarmouk où c’est Ameer jeune militant du « nouveau forum pour la coexistence dans le Neguev et pour l’égalité civique » qui nous reçoit sur la petite terrasse de son frère. La situation ressemble comme un autre grain de sable à celle de Al Sira , très proche des eaux nationales, mais sans accès, des pylônes électriques sur les terres, mais qui ne les desservent pas. Une variante, eux ont récupéré comme voisinage, un terrain militaire de l’aviation après le retrait du Sinaï des années 80, donc entraînements tirs et lumières fréquents la nuit... La dépossession commence toujours , ici aussi rappelle Thabet par le déracinement des oliviers, et le KKL plante à la place des Eucalyptus symbole du contrôle sioniste. Les bédouins qui résistent , le gouvernement les appelle des « envahisseurs » parce qu’ils construisent sans permis. Madame la journaliste prend le relais de son digne époux : ah ! Ce ne sont pas des constructions autorisées ! Mais ils doivent demander un permis, le font-ils ? Réponse : aucune autorisation accordée de mémoire de bédouin, et depuis 1965 ils ne construisent plus en dur pour ne pas que les bâtiments soient démolis.

A Zarmouk explique Ameer vivent 3000 personnes, la planification ne prend pas en compte le village ; donc aucun aménagement d’aucune sorte, par contre tous les parcs industriels, toutes les infrastructures militaires, d’électricité, d’eau etc.. sont aménagés sur des terres bédouines confisquées. Ma famille vivait ici avant la Naqba se souvient Ameer, nous étions agriculteurs et éleveurs, mais pour cela il faut impérativement de la terre, et on nous l’enlève. A part l’école gagnée en justice par Adalah ; nous n’avons aucun service, par exemple, une agence pour l’emploi, un bureau de sécurité sociale, 3000 habitants, et pour tout il faut aller jusqu’à Beer Sheba. Il y a eu des maisons détruites l’an dernier ici, ils commencent toujours par les plus récentes non autorisées.
Le journaliste interpelle Thabet, mais reconnais le tu n’aimes pas cet État, tu luttes contre lui, … après quelques échanges acérés Thabet conclut : « écoute bien ce que je vais te dire, surtout si tu es du Shabak, « Je ne suis pas contre Israël comme État, je suis contre un Régime Politique de discrimination et d’apartheid, et je lutte pour l’égalité ».

[1J’ai essayé d’utiliser le nom arabe Nakab quand l’espace était étudié ou envisagé du point de vue de ses habitants palestiniens, et Néguev quand on était dans le point de vue du régime.

[2- en fait une recherche sur internet confirme que Tobia et Isi Tennenbom sont bien journalistes au die Zeit, ceci n’empêche pas cela...


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