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Sortir des sentiers battus de la solution de deux Etats

lundi 30 septembre 2013 par Yousef Munayyer

Palestine - 29 septembre 2013

Par Yousef Munayyer

Palestine Center Brief No. 273 (20 September 2013) Cet article est paru initialement dans The New Yorker. Yousef Munayyer est directeur général du Palestine Center.

Une évaluation du service du renseignement national préparé par la communauté étasunienne du renseignement a déclaré : "Si Israël continue d’occuper les territoires conquis pendant une période prolongée, disons deux à trois ans, il lui sera de plus en plus difficile de renoncer au contrôle. Les pressions internes pour établir des colonies paramilitaires dans les zones occupées augmenteront, et il sera plus difficile de rendre aux Arabes les terres contenant ces colonies."

On pourrait, comme je l’ai déjà écrit, penser que c’est un pronostic très sombre et que d’ici 2016, la solution à deux Etats sera à coup sûr impossible. Mais cette évaluation du service du renseignement national a été écrite en 1968, un an seulement après qu’Israël a occupé la Cisjordanie et alors qu’il y avait à peine quelques milliers de colons de l’autre côté de la Ligne Verte. Aujourd’hui, ils sont six-cent cinquante mille, dans bien plus de cent colonies, transformant les cartes de la Cisjordanie en gruyère. Il est grotesque de parler de la mort imminente de la solution à deux Etats -elle est morte depuis longtemps et en pleine décomposition sous nos yeux- mais peu ont eu la décence de l’enterrer.

Cela n’a posé aucun problème à Ian Lustick de mettre la solution de deux Etats dans sa dernière demeure la semaine dernière, dans son [long éditorial duTimes. Si cela peut ouvrir la porte à une nouvelle réflexion sur la résolution de la question israélo-palestinienne, le moment ne pourrait pas être mieux choisi. Identifier les défauts et les fautes de la solution de deux Etats a été fait maintes fois auparavant. Ce qu’il nous faut maintenant, c’est une nouvelle réflexion politique qui s’attaque aux échecs de l’approche de deux Etats et les réalités sur le terrain.

Quelle est la solution ? Sortie de son contexte, c’est une question à laquelle il est impossible de répondre de façon définitive. Nous devons d’abord comprendre le problème que nous essayons de résoudre. Et quand il s’agit de résoudre le problème israélo-palestinien, la solution à deux Etats, qui a dominé le discours politique sur cette question, est d’abord une solution à un problème : le problème d’Israël.

Le problème d’Israël est un problème d’identité et de territoire. Il se prétend à la fois Juif et démocratique, et pourtant, sous le contrôle de l’Etat d’Israël aujourd’hui, entre le fleuve et la mer, il y a un nombre égal de juifs et de non-juifs. Ces non-juifs, les Palestiniens, sont soit traités comme des citoyens de seconde classe, soit ils n’ont aucun droit de citoyenneté.

La raison de ce problème, c’est le sionisme. L’idéologie a cherché à établir un Etat juif qui prévoyait et exigeait une majorité juive. Il l’a fait, de façon problématique, dans un espace géographique où la majorité des habitants indigènes étaient Arabes palestiniens. Au cours des cent dernières années, toute tentative de résolution du conflit entre l’idéologie sioniste et la réalité démographique a inclus une certaine forme de charcutage du dessin des frontières aux formes bizarres, peu pratiques, enroulées autour des populations juives souvent clairsemées de manière à les englober dans une entité géographique unique. La version la plus récente de la solution à deux Etats est encore une autre mouture de ces tentatives, mais avec un tracé un peu différent pour tenir compte des colonisateurs israéliens encore plus illégaux en Cisjordanie année après année.

Alors que la solution à deux Etats pourrait apporter une réponse à la crise d’identité d’Israël, elle n’apporte rien en terme de résolution de la crise à la fois humanitaire et des droits de l’homme à laquelle sont confrontés les Palestiniens. Dans le meilleur des scenarii, un Etat palestinien serait démilitarisé et n’aurait pas l’ombre d’un semblant de la souveraineté reconnue à n’importe quel autre Etat dans le système international. Il serait, plus ou moins, sous occupation. Les réfugiés palestiniens ne seraient pas autorisés à revenir dans leurs foyers. Le statut de Jérusalem, tellement défigurée par la construction des colonies, serait vraisemblablement indivisible et largement hors d’accès du mini-Etat palestinien.

La poursuite sans fin d’une solution à deux Etats condamnée à l’échec simplement par réticence à s’attaquer au problème central que le sionisme a créé, laisse les Palestiniens soumis et dans l’expectative. Ils attendent depuis déjà trop longtemps, et nous leur devons davantage que de revenir machinalement au cadre de deux Etats chaque fois qu’il échoue.

De 1947 à 1949, la Palestine a été vidée de soixante-sept pour cent de ses habitants arabes indigènes. Une solution conventionnelle à deux Etats ne répondrait pas aux doléances de ces réfugiés ou de leurs descendants, dont beaucoup ont été jetés dans une vie entière de dépossession. Un individu de l’autre côté du monde, qui a découvert hier qu’il est de descendance juive, peut immigrer et vivre sur la terre d’un Palestinien qui en a été expulsé et serre les clefs de sa maison sur son lit de mort, à quelques kilomètres de là. Alors, quel est le problème ? En bref, que l’une des parties, les Israéliens, exigent une domination démographique perpétuelle. Cette revendication est tout simplement injustifiable. Si la Palestine était de fait une terre sans peuple, comme l’ont prétendu de nombreux sioniste il y a un siècle, et comme certains continuent de le faire aujourd’hui, les choses auraient peut-être été différentes.

Mais pour les Palestiniens, le problème n’est pas un problème d’identité. Ils savent qui ils sont. Nous sommes les habitants indigènes de Palestine. Nous appartenons à cette terre, que nous résidions en Palestine ou loin d’elle. Notre problème, ce n’est pas de rechercher un drapeau, ou un hymne national, ou un siège aux Nations Unies, ou des timbres-poste, ou une monnaie. Tout ceci est très bien, mais fait pâle figure à côté de notre désir et de notre droit fondamentaux : vivre dans la liberté et la dignité sur la terre de nos ancêtres.

Si un Etat palestinien indépendant, né d’une solution à deux Etats, était vraiment un moyen pour récupérer les droits palestiniens, il aurait été mieux accueilli et plus plébiscité. En fait, les nombreux Palestiniens qui ont soutenu la solution à deux Etats l’ont fait comme un acte de foi, croyant que cette offre désavantageuse serait le maximum que permettraient les structures du pouvoir. Mais à la place de cela, note Lustick à juste titre, la solution à deux Etats, comme le processus de paix qui l’accompagne, a été une chimère.

Pourquoi les Israéliens accepteraient-ils un seul Etat - dans lequel ils seraient les égaux des Palestiniens devant la loi ? Aucun parti au pouvoir ne le cède volontairement à moins que les coûts de son accaparement ne deviennent prohibitifs. Aujourd’hui, les Israéliens sont confrontés au choix d’accorder l’égalité des droits aux Palestiniens dans un seul espace géographique ou de gérer le conflit par le biais d’un système d’apartheid. Aucune de ces alternatives n’est particulièrement attrayante pour les Israéliens, mais continuer sur la voie de l’apartheid ne sera que plus laid et plus couteux au fil du temps, tout en étant en constant désaccord avec la prétention de démocratie de l’Etat.

Pendant tout ce temps, au fur et à mesure que les colonies d’Israël métastaseront en Cisjordanie , le prix du dégagement deviendra encore plus excessif. Aucune de ces voies n’est idéale, bien sûr, ni pour les Israéliens ni pour les Palestiniens, mais le fait qu’Israël en arrive à ce stade est largement de son propre fait.

Comment les Israéliens veulent-ils vivre ? Il y a de nombreuses décennies, avant la création d’Israël, Hannah Arendt a écrit que les revendications sionistes de nationalisme juif majoritaire imposé de force conduiraient à un conflit perpétuel. Dans ces circonstances, a écrit Arendt : "Un Etat juif ne peut être érigé qu’au prix d’une patrie juive." Les Juifs en Palestine seraient condamnés à vivre comme "l’une de ces petites tribus guerrières dont l’histoire nous a appris les possibilités et l’importance depuis l’époque de Sparte," toujours en guerre avec ses voisins. On pense à ces lignes aujourd’hui, en marchant dans une rue d’Israël, ou dans un train ou un autobus où s’entassent des conscrits à bout de fatigue, leur fusil d’assaut M-16 à la main. Pour quelques penseurs comme Arendt en 1948, le conflit entre les objectifs du projet sioniste et la démocratie étaient évidents. Pour beaucoup d’autres, il s’est cristallisé après 1967. Pour la plupart, il devrait aujourd’hui être indéniable.

La réalité aujourd’hui est qu’il y a un seul Etat. Le problème est qu’il prend une forme d’apartheid. Des milliards et des milliards de dollars continuent d’être déversés dans l’entreprise de colonisation israélienne. Les ressources naturelles sont exploitées en toute illégalité. De plus en plus de terres sont volées aux Palestiniens. Les projets d’infrastructures israéliennes se multiplient. Tout dans le comportement de l’Etat d’Israël suggère qu’il n’a aucune intention de jamais quitter la Cisjordanie .

Reconnaître que nous avons un "problème d’un Etat" est la clé de la paix. La première étape est de mettre fin à la discrimination législative fondée sur l’ethnicité ou la religion à travers l’ensemble du territoire. Les Palestiniens doivent prendre part au façonnage de tout futur Etat dans lequel ils vivront, et ils ne peuvent le faire que sur un pied d’égalité avec leurs homologues juifs devant la loi, pas sous occupation militaire. Pour les étapes suivantes, de nombreux exemples historiques de démocraties multi-ethniques existent, y compris celles qui ont opéré une transition à partir de situations parallèles. L’Afrique du Sud en est une. Il est important de noter que bien que chaque cas soit différent et qu’aucune analogie ne soit parfaite, les leçons tirées de ces expériences et exemples peuvent indiquer la voie à suivre pour les Israéliens et les Palestiniens, même alors qu’elles prennent simultanément en compte le caractère unique de ce cas.

Colons et colonies ne constituent pas seulement un obstacle géographique à l’avènement d’un deuxième Etat palestinien contigu, ils sont également un obstacle politique et économique. Les colons israéliens exercent maintenant une influence démesurée sur l’élaboration de la politique israélienne, et ils continuent de voter en nombre croissant et impressionnant. En outre, même la délocalisation et la réinstallation d’une estimation prudente d’une centaine de milliers de colons israéliens, basée sur l’indemnisation et le déménagement des colons de Gaza, coûterait environ dix pour cent du PIB d’Israël. En bref, le calcul est simple : les intérêts politiques tournés vers Israël conservant le contrôle de la Cisjordanie sont de très loin plus influents dans ce calcul que toutes les pressions que les Etats-Unis ont toujours été prêts à exercer.

On pourrait remplir une bibliothèque avec tous les livres, documents de recherche et articles politiques qui ont été écrits sur les différents éléments qui composent le cadre de deux Etats, tels que les frontières, les colonies, l’eau, les réfugiés et Jérusalem. Pour faire avancer un discussion de niveau politique sur des solutions alternatives, nous avons besoin d’un travail similaire consacré à l’étude et à l’élaboration de politiques sur le constitutionnalisme, la formation d’institution et la transition, le partage du pouvoir et des ressources et la sécurité.

Les absolutistes de deux Etats empêcheront tout progrès, car ils refusent de repenser et de réévaluer la politique et la stratégie qui ont échoué en raison d’un engagement irrationnel et idéologique envers elles. C’est dangereux. L’absolutisme est l’ennemi mortel de l’innovation. Il est temps de commencer à sortir des sentiers battus du sionisme et de chercher des solutions qui garantissent les droits de l’homme et l’égalité pour toutes les personnes impliquées, et non pas simplement les revendications politiques de la partie la plus forte.

Source : The Jerusalem Fund

Traduction : MR pour ISM


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