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À mes sœurs voilées

samedi 17 août 2013 par Serge Grossvak

Il y a peu, je me suis rendu dans un grand hôpital parisien, un hôpital public. J’y ai été reçu par une médecin. Elle portait un voile. Une femme jeune, jolie, coquette, et compétente je peux en attester. Mais elle portait le voile islamique dans un établissement public.

J’avoue que mon premier réflexe a été de penser au pillage de médecins, d’ingénieurs que nos pays infligent à ceux qui ne disposent pas de notre position. J’ai d’abord pensé à ces milliers d’être qui ne bénéficieront pas de ces docteurs. Mais la question de la laïcité m’a rattrapé.

J’ai noté que ce voile n’a aucunement influé sur la qualité des soins que j’ai reçus.

Le hasard, qui n’en est probablement pas un, a fait que j’ai été voir un « spécialiste » de ma localité afin de poursuivre des investigations. Rien concernant ce spécialiste, mais il partage une simili maison médicale avec 2 dentistes. Sur chacune des portes d’entrées des cabinets dentaires étaient apposées des « Mezuzah » qui signifiaient bien la religion juive des praticiens. Je me suis interrogé sur la laïcité.

J’ai noté que ces « Mezuzah » ne m’avaient aucunement provoqué d’irruptions de carries dentaires, ni n’avaient entravé la qualité du travail médical.

Ce même hasard m’a amené au cabinet d’infirmières pour d’autres analyses. Le cabinet en question se nomme « Centre de soins des sœurs franciscaines ». La prise de sang n’y a été ni plus ni moins désagréable qu’ailleurs.

J’ai noté que les franciscaines ne font pas coaguler mon sang à leur seule invocation.

Mon cœur d’athée impénitent a survécu sans douleur à ces mésaventures. Il s’en sort même plutôt très bien, et toujours très attaché à la laïcité. Mais la question est toujours là, le « voile islamique ». Et elle pèse lourd sur mes nuits cette question.

Pourquoi le voile islamique me direz-vous ? La Mezuzah ou le centre franciscain devraient tout autant m’interroger. Ils le font, mais de façon plus sereine. Il est vrai que personne n’en parle, qu’aucune haine à leur égard ne m’est jamais parvenue. Par contre, ce « voile islamique », lui, provoque des poussées d’adrénaline jusque sur mon mur Facebook. La dernière en date après avoir fait figurer les propos tenus par Clémentine Autain sur le sujet. (Propos dont le caractère ouvert au dialogue me convient).

Je tiens pour une chance de compter dans mes amis facebookiens Saida qui a choisi de porter le voile islamique. Une personne de belle culture, écrivant joliment, partageant sur son mur des citations de penseurs de toutes origines. Une chance pour engager une réflexion humaine au parcours différent. Mais tout de suite les griffes sont sorties, les dents ont grincé. Dommage. Plus que dommage, dangereux. Le mur de déshumanisation se monte, celui qui permettra sous peu des passages à l’acte de grande ampleur.

Cet échange serein, amical, fraternel, n’a pas eu lieu. Je suis convaincu que c’est dommageable pour chacun. Je sais que ça l’est pour moi, amené à réfléchir sur ce fait de société lourdement chargé de violence. J’ai le sentiment, angoissé, d’assister à un climat délétère d’islamophobie. Ce climat si voisin de l’antisémite du début du 20e siècle que me décrivait ma grand-mère.

« Plus jamais ça » avaient-ils promis, mais c’est Brecht qui était dans le vrai : « le ventre de la bête est toujours fécond ». La rigueur cinglante qui accueille cette question vestimentaire et signe religieux outrepasse très largement la réaction rationnelle pour entrer dans la banale raison de la rage.

Celui qui impose le voile islamique est tout aussi criminel que celui qui l’interdit. C’est le geste d’interdire et d’obliger qui devrait soulever notre vigilance et notre engagement. Il y a l’idée de respect et de diversité dans la devise de notre République : « Liberté – Egalité – Fraternité ». FRATERNITE, c’est cette valeur qui a conduit à l’élaboration de la laïcité.

Ces idées au fondement de notre pays, de notre République, ont représenté des victoires populaires extraordinaires et difficiles. Des idées gagnées face à des forces imbues de domination et d’aspiration à imposer leur ordre, leur regard, leurs normes. Ces forces que nous retrouvons aujourd’hui s’appropriant le mot laïcité en le détournant de son sens fraternel et d’appel au respect de la diversité. Le mouvement de progrès des sociétés a été vers la reconnaissance de toujours plus de diversité en son sein. Diversité religieuse, diversité vestimentaire, diversité sexuelle, diversité de choix de vie…

Je me revois face à ce médecin hospitalier déjà déracinée de son pays d’origine (j’imagine Pakistan, ?) et j’associe son visage à celui des jeunes femmes agressées à Argenteuil le même mois. Ces femmes que je découvre, en quoi incarnent-elles une menace. Et même, en quoi incarnent-elles une menaces spécifiques à l’émancipation des femmes ? Elles qui affichent réussite sociale (au moins pour la médecin), savoir et culture (au moins Saida) et toutes fière affirmation d’elles mêmes. Ce n’est pas le voile, ni l’attitude religieuse qui posent problème mais l’image donnée à ce voile, à cette religion pour en faire un droit à la violence.

Saida, je veux pouvoir te dire que l’athée que je suis n’est pas d’accord avec toi. Je veux la liberté de te dire mon désaccord. Je veux pouvoir t’expliquer que le principe même de choisir de se soumettre heurte mon regard du monde. Mais pour te le dire j’ai besoin que ta liberté soit respectée, j’ai besoin que tu sois respectée.

Celui qui piétine la fraternité piétine mon pays. Mon pays fait de Robespierre, de Jaurès.

Citoyen Serge Grossvak
Deuil la Barre, le 17 aout 2013


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