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Argenteuil, en France

mercredi 3 juillet 2013 par Noëlle Cazenave-Liberman

Le 21 juin, le Bureau national de l’UJFP intitulait son communiqué « Argenteuil : c’est où ? » et appelait au rassemblement du 22.

Argenteuil, c’est très facile à trouver. Saint-Lazare, trains Île-de-France, une seule station, 10mn de trajet. Le transilien est neuf et propre, et j’ai pu m’asseoir (heureusement : j’ai des problèmes de dos). On passe la Seine, belle vue. Le rassemblement devant la sous-préfecture est tout aussi simple à trouver, c’est fléché, et il suffit de suivre des jeunots et des jeunettes qui y vont.

Les victimes des agressions vont dire quelques mots, une femme a pris le micro, sa voix frémit entre les cordes vocales. Je chuchote pour demander une cigarette – je ne fume pas –, besoin d’un truc sur lequel me concentrer, un truc concret (je suis émotive). La femme qui parle a été agressée il y a 4 ans, elle est consciente d’être en train de réactiver le traumatisme alors elle ajuste ses phrases et sa respiration le plus efficacement possible. Des pauses, lorsque la houle gagne la poitrine. Le temps qu’il faut à chaque fois pour la contenir. L’auditoire fait face aux silences tendus, gages du pleur endigué pour que le timbre de la voix ne casse pas, pour rendre possible la continuité du sens, pour que le visage ne renonce pas à l’action engagée, la parole de restitution. La violence reçue physiquement et le mot imprononçable : l’humiliation. La fuite des lâches : ce sont trois hommes, elle est une femme. La batterie de son portable retirée, pour qu’elle ne joigne pas les secours. La femme dit qu’elle a vu sa vie défiler, la vie de ses enfants défiler. Elle dit : « traitée comme une chienne ». Ce n’est pas un point de vue, ce n’est pas son point de vue, c’est la phrase qu’elle a entendue : « crève comme un chien ». Elle passe la parole à une plus jeune fille. « Je suis une femme… ». Elle ne garde pas le micro : « Les mots ne viennent pas ! », dès la première phrase où elle a voulu dire « Je suis une femme comme les autres », les mots se sont arrêtés. La jeune fille est applaudie, elle reprend, les mots ne se présentent pas, elle reprend, c’est très difficile. « Je suis une femme comme les autres, la seule différence c’est que je porte un foulard ».

J’ai toujours chanté l’Internationale en manif (enfin le refrain, et à peine le premier couplet : version normale, pas premium), je l’ai entendue en Russe, en Espagnol, en Grec peut-être. Si elle est entonnée, qu’une foule la fait résonner, je ne résiste pas à l’appel, c’est comme ça, accroché à mes neurones, à mon rythme cardiaque. Et « Ni Dieu », ça c’est sûr, c’est ce qui est resté, enraciné, un vrai implant. Ici, il y a tout ce qui n’est pas « moi », je ne parle pas l’arabe, je ne crois pas en Dieu. Je ne comprends pas les phrases intermédiaires du récit, les adresses religieuses qui rythment la parole, marquent les arrêts, les transitions, les consolations, les soutiens. Je viens d’une famille marxiste. Tendance opium du peuple [*].

Alors, j’entends la faiblesse, la peur, l’incompréhension devant la haine criminelle, j’entends l’injustice, le pleur, la brutalité sur la chair, et l’humiliation de tout ça à la fois. Ces choses-là que « moi » je sais entendre, que je vais comprendre. Rien ni personne ne viendra entraver ma « compassion », ne pourra m’empêcher de souffrir avec. Mais ce n’est pas pour dire ça que ces femmes parlent, ce n’est pas ça qu’elles sont venues me dire.

Elles disent : je ne suis pas soumise, personne ne me soumet, je suis soumise à mon Seigneur, on veut que je renonce à mon Islam, on veut que je retire mon voile, je ne suis pas soumise, on m’a agressée parce que je porte le voile, je ne le retirerai pas, depuis cette agression ma conviction est plus forte et toujours plus forte, JE NE SUIS PAS SOUMISE.

Nous sommes en 2013. De quoi s’agit-il, ici ? Est-ce que la société française veut faire « abjurer » des femmes, des hommes ? On parle ici, j’entends ici parler d’« abjuration » ? Mais ?! Quelqu’un veut me faire abjurer le refrain de l’Internationale ? Quelqu’un a voulu faire abjurer les communistes dans leurs croyances en des lendemains qui chantent ? J’ai une dernière question pour toi : quelqu’un est-il parvenu à faire abjurer ma grand-mère, à Neubrandenburg, de sa conviction dans l’arrivée des soviétiques ? À ton avis ?

Peuple de gauche, Mon Peuple ! Pour m’adresser à toi, j’ai pu encore me forcer, un peu, par vieille amitié, souvenir de nos fréquentations communes… Vraiment, tu vas abandonner ces femmes ? Tu vas abandonner ces gens-là ? Par fatigue cérébrale ou coronarienne ? Méfie-toi, et rappelle-toi : ma rage, ma violence et ma nausée envers toi seront blanches et athées. Comme toi. Mais moi je ne serai pas la majorité, la majorité que tu auras en face de toi aura, telle un Pialat et incomparablement à moi, de quoi ne pas t’aimer non plus.

Noëlle Cazenave

[*Merci à Pierre T. d’avoir fait un petit bout de travail sur la question… (Pierre Tévanian, La haine de la religion. Comment l’athéisme est devenu l’opium du peuple de gauche, La Découverte, 2013) et de m’avoir éclairée sur la différence entre une lecture de matérialiste et une lecture d’idéologue de cette maxime du barbu.


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