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LE THEATRE DE LA LIBERTE DE JENINE A LA RENCONTRE DES PAYSANS PALESTINIENS EN RESISTANCE

lundi 6 mai 2013 par Sonia Fayman

Le Théâtre de la Liberté du camp de réfugiés de Jénine en Palestine occupée a sept ans d’existence. Faut-il rappeler qu’il a été créé par Juliano Mer Khamis, en souvenir et hommage au travail artistique de sa mère Arna Mer Khamis avec les enfants du camp lors de la première Intifada ? C’est un des « enfants d’Arna » qui a fait appel à Juliano près de dix ans après la mort d’Arna, à la suite du terrible siège de Jénine en 2002 où la plupart de ces jeunes ont trouvé la mort. Juliano a alors repris le travail filmique qu’il avait commencé du temps du vivant d’Arna et a réalisé « les enfants d’Arna ».

C’est en 2005 que Juliano, Jonatan Stanczak, Dror Feiler et Zakaria Zbeidi décident de la création du Théâtre de la Liberté. Ils l’installent, en 2006 dans un bâtiment désaffecté datant du mandat britannique, qui avait été utilisé par les Nations Unies lors de la création du camp en 1953.

L’orientation d’Arna a été reprise dans des activités artistiques spécialement conçues pour des enfants et des jeunes afin d’alléger pour eux le poids de l’occupation et leur donner des techniques et des moyens d’expression de nature à leur ouvrir des portes en dépit de l’enfermement qui est le leur. Une troupe de théâtre s’est constituée, ajoutant ainsi la production théâtrale professionnelle aux actions de formation de jeunes. Et de fait, le Théâtre de la Liberté est très productif : de nombreuses créations tournent chaque année en Palestine et à l’étranger.

Le drame qui a frappé le Freedom avec l’assassinat de Juliano le 4 avril 2011 n’a pas arrêté son action de résistance culturelle, même si le coup a été terrible et l’acte jamais éclairci à ce jour, les auteurs du meurtre jamais retrouvés et sans doute jamais sérieusement recherchés. Jonatan Stanczak a pris la direction du théâtre et l’équipe a poursuivi ses activités. La troupe est venue en France l’été qui a suivi l’assassinat, à l’invitation de ATL Jénine, l’association des Amis du Théâtre de la Liberté. Elle a donné des représentations dans plusieurs villes et a participé au Festival international du jeune théâtre de Grenoble. Les tournées en Palestine et dans d’autres pays se sont poursuivies. Plusieurs créations sont à l’actif du Freedom. L’Acting School, école de formation de comédiens, fonctionne sur un cycle de trois ans et les jeunes qui en sortent peuvent engager une carrière professionnelle.

Septembre 2012 : le Freedom innove et crée la tournée du Bus de la Liberté dont le nom évoque les bus anti ségrégationnistes de l’époque de la lutte pour les droits civiques des Noirs américains. Là, c’est une tournée en Cisjordanie, avec des amis venus de l’étranger en vue d’établir, au moyen du Playback Théâtre [1] , un dialogue avec des paysans et des habitants des villes de Palestine autour de la lutte contre l’occupation.

En mars 2013, j’ai participé à la deuxième tournée du Bus de la Liberté, avec quatre comédiens, trois coordinateurs du Freedom et une quinzaine de participants de divers pays. Cette fois, le Freedom a fait le choix de centrer la tournée sur le problème de l’eau. Elle était organisée en deux temps : le premier dans la vallée du Jourdain et le second dans les collines au sud d’Hebron.

La séquence dans la vallée du Jourdain s’est terminée le 22 mars par une marche intitulée « Soif de Justice » (Thirsting for Justice). Outre les participants à la tournée du Bus, des militants et sympathisants s’étaient joints car un appel avait été lancé à travers toute la Palestine (du Jourdain à la mer). Environ 200 personnes ont marché, à partir d’Hadidya entre plusieurs hameaux où vivent des Palestiniens qui élèvent des troupeaux de moutons, dans des conditions très précaires, sans eau ni assainissement ni électricité et surtout sans accès au Jourdain ni à la nappe phréatique vu qu’Israël pompe toute l’eau et s’en empare (il faut bien abreuver les 37 colonies de la vallée du Jourdain !). Les Palestiniens sont ainsi obligés d’acheter leur eau à la puissance occupante. La marche a été ponctuée de récits d’habitants de ces localités et de représentations en playback théâtre et couronnée par un concert en soirée, avec plusieurs artistes connus dont DAM, les célèbres rappeurs palestiniens. La tempête de Hamsin, le vent du désert, qui nous avait mis du sable plein les yeux pendant la marche s’était arrêtée mais il faisait froid.

La deuxième partie de la tournée s’est déroulée dans la zone de feu 918, un vaste territoire (30 km²) dans les collines du Sud de la Cisjordanie, dans un paysage magnifique mais aride de collines à perte de vue. Une décision du ministère de la défense d’Israël a décrété depuis 2005 que cette zone serait réservée à l’entraînement au tir. Toutes ces terres, villages et hameaux des environs de Msafer Yatta sont menacés d’expulsion. De nombreuses démolitions ont déjà eu lieu et les colons se sont installés sur les pâturages et champs des paysans locaux, aggravant la pauvreté qui caractérise cette partie du pays. Ceux-ci ont néanmoins obtenu un sursis mais ils sont sous la menace perpétuelle de l’éviction et l’armée ne manque pas de maintenir la pression (mosquée auto construite à Um Faqarah bulldozérée deux fois), tandis que les colons les harcèlent et brutalisent y compris les enfants.

Des douze villages concernés au départ, quatre ont été retirés de l’ordre de bannissement. C’est le cas par exemple d’At-Twani où le groupe du Freedom Bus a passé cinq jours et nuits. Ce village est très organisé et mobilisé.

L’Autorité Palestinienne (AP) a demandé de former des Conseils de villages. Des élections ont donc été organisées et tous les hommes et femmes à partir de 18 ans ont été appelés à voter. Kifah, mère de cinq enfants, a été élue au premier Conseil (en 2004) « pour faire changer la situation des femmes ». Israël a obligé à dissoudre le Conseil au motif que le village est en zone C. Le village a tout de même un Conseil municipal et un Comité Populaire de résistance non-violente.

Entretien avec le président du comité populaire de résistance d’At-Twani

« Le village était comme mort il y a dix ans. Mais nous avons développé une stratégie avec plusieurs villages alentour. Nous avons eu des discussions en ateliers, dans le but de construire un avenir commun en défiant le harcèlement des colons et les démolitions de maisons. At-Twani est spécialement visé parce que le village constitue une cible pour affaiblir les autres villages.

Les facteurs de succès résident dans notre compréhension de la situation qui est que la puissance occupante tente de séparer les villages les uns des autres et d’entretenir la division. L’armée veut récupérer tout ce territoire appelé zone de tir 918 et, pour se débarrasser de nous, soldats et colons tentent d’inciter les habitants à la violence par des provocations. En choisissant la non-violence, nous avons en fait plus de force et nous attirons un soutien international. Nous voulons pouvoir nous appuyer sur des internationaux (mais on voit peu de Français) et même sur des Israéliens. »

Les villageois ont réalisé un Master Plan (plan d’aménagement urbain) sous l’autorité du président du Conseil municipal, qui a été approuvé par l’autorité d’occupation et qui leur donne le droit de construire dans les limites des zones définies par le plan. C’est ainsi qu’ils ont aussi obtenu l’adduction d’eau (grâce au soutien d’organisations internationales de droits humains) et d’électricité (avec des fonds de l’AP). Ils ont construit une mosquée et un local qu’ils appellent clinique, qui est un lieu de consultation dans lequel un médecin se rend de façon régulière mais non permanente ; c’est une organisation britannique spécialisée en eau, assainissement et santé qui les a aidés pour la clinique. Il manque encore une école maternelle et une maison des femmes. Mais les femmes ont créé une coopérative.

La coopérative des femmes d’AT-Twani

Kifah s’est dit : « nous les femmes, devons faire quelque chose pour le village ». La plupart des femmes n’ont pas été scolarisées, d’où l’idée de développer une activité de couture et de broderie, qu’elles connaissent généralement. Cette idée a plu mais les femmes n’ont pas su d’emblée comment s’organiser, cela a pris un certain temps. Elles ont commencé à sept à faire des travaux d’aiguille et ont trouvé de l’aide auprès de l’association Ta’ayush, des volontaires chrétiens pour la paix et de l’association italienne Operazione Colomba qui a uneprésence permanente à At-Twani depuis 2004. Dans ce projet, Kifah s’est heurtée à ce qu’elle appelle des « limites à la liberté des femmes dans notre culture », soit l’idée des hommes que la place des femmes est aux champs et à la maison, sans possibilité de revenus propres. Elle a donc eu à mener une double lutte, contre l’occupation et pour plus de liberté laissée aux femmes – deux formes de résistance non-violente. Ces femmes sont, pour elle, le front avancé de la population : en effet, tout en menant leur projet, elles ont continué à faire tout ce qu’on attend d’elles face à l’armée et aux colons, c’est-à-dire protéger leurs hommes de l’arrestation. Son mari et d’autres ont été arrêtés. Ce faisant, elles ont subi autant de violence que les hommes : blessures, arrestations.

La coopérative de femmes a été créée officiellement en mai 2012, par autorisation de l’AP à Ramallah. Elle a vingt membres et d’autres femmes sont sur une liste d’attente. Elles ont un local de vente sur place et vendent à Bethlehem lors d’une exposition annuelle de travaux de femmes qui dure trois jours. Elles participent aussi à une conférence annuelle de solidarité en Italie où l’une d’elles se rend avec les produits de la coopérative. Elles ont un « business plan » pour les années à venir et estiment avoir besoin d’une maison avec cuisine et une pièce d’exposition de leurs produits. Elles cherchent de l’aide pour cela.

Le sens de la présence de la tournée du Freedom Bus était de partager des tâches avec les villageois (construction d’un abri pour les enfants de Tuba lorsqu’ils sortent de l’école et attendent l’escorte [2], accompagnement des bergers dans les collines, activités à l’école). C’était aussi, bien sûr, le playback théâtre en soirée, fortement apprécié par les adultes et aussi par les enfants, nombreux à regarder et qui se sont mis, après, à jouer au playback théâtre !

Le dernier jour, 29 mars, une marche était prévue d’At-Twani vers quatre autres villages, en anticipation de la journée de la terre du 30 mars. Des internationaux nous ont rejoints ce jour-là. L’armée nous a empêchés de faire tout le parcours prévu. Nous avons pu faire une plantation d’oliviers à la sortie d’At-Twani mais dès que nous avons été hors du territoire du village, un barrage de soldats a tenté de nous stopper. Comme nous continuions, en passant entre eux, ils se sont montrés plus déterminés, se sont mis à pourchasser des marcheurs, ont blessé deux femmes de la tournée, une Palestinienne et une Américaine et ils ont arrêté un militant américain de la solidarité internationale qu’ils ont expulsé avec interdiction de revenir pendant dix ans. Le comité de résistance a néanmoins considéré que la journée était un succès.

Sonia Fayman, 3 mai 2013
Photos : Laura Böök, Sonia Fayman

[1Avec la technique du playback theatre, les comédiens du Freedom se mettent en situation d’écoute de quelqu’un qui raconte un événement vécu dans le contexte de l’occupation et aussitôt le récit terminé, en improvisent une brève représentation très gestuelle. Celui ou celle qui a raconté prend ainsi une distance avec sa propre histoire qui accède à une symbolique de la souffrance mais aussi de la résistance.

[2Les villageois ont obtenu par décision de justice qu’une jeep escorte les enfants qui viennent à pieds à l’école du village depuis le hameau de Tuba et qui se font harceler et malmener par les colons en passant le long de la colonie voisine. L’armée est censée les protéger des colons.


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