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Les faux-amis d’Israël - Réaction à des propos déplacés de Richard Prasquier

jeudi 10 janvier 2013 par Michel Warschawski

Je n’ai pas l’habitude de lire la prose des institutions communautaires juives de France. Mon temps est limité, et quand je veux, de temps à autres, me mettre au fait de l’état du débat intellectuel ou politique au sein des communautés juives de ce qu’on appelle la Diaspora, je choisis plutôt les revues anglo-saxonnes, américaines en particulier : les débats qu’elles initient sont la plupart du temps d’une haute teneur intellectuelle, les opinions y sont variées et se confrontent dans le respect mutuel. Ceci est malheureusement loin d’être le cas en France où l’état de la réflexion juive est proprement désolant. Si en terme de pensée juive moderne, New York est le Berlin du nouveau millénaire, le Paris communautaire c’est plutôt Cloche-merle, à l’image de ces « philosophes » qui infestent les medias de leurs platitudes réactionnaires.

Certes, nombreux sont en France les intellectuels juifs de grand talent, mais ceux-ci ne s’expriment que rarement dans les publications communautaires, y compris quand ils nous font partager leurs réflexions sur des questions dites juives, voire sur Israël. Car non seulement le niveau y est proche de zéro, mais il y règne en plus une ambiance totalitaire digne des partis stalinistes des années cinquante.
La comparaison avec le stalinisme n’est pas fortuite : les insanités débitées à l’époque staliniste par les intellectuels des Partis Communistes et autres compagnons de route n’avaient rien à voir avec un quotient intellectuel défectueux ou un manque de talent (souvenons-nous d’Aragon), mais résultaient d’un choix d’inconditionnalité : il fallait à tout prix défendre l’Union Soviétique, quitte à tordre le cou à la vérité et à faire injure à sa propre intelligence. L’inconditionnalité rend bête, c’est bien connu.
Le problème du débat inter-juif en France – mais peut-on encore parler de débat ? – c’est qu’il se déroule sur un arrière fond d’inconditionnalité non plus envers le droit d’Israël à exister, mais envers la politique de ses dirigeants. Au nom du soi-disant soutien à Israël on rend casher même le porc, comme on le dit dans notre tradition. C’est dire à quel point on est loin du monde réel, à quel point aussi on est à des années-lumière de la vitalité du débat inter-israélien dans lequel on n’a pas peur d’appeler un chat un chat et un porc un porc.
C’est donc un peu par accident que je suis tombé sur une déclaration [1]de Monsieur Richard Prasquier, président du CRIF, organisme qui se dit représentatif des Juifs de France mais qui de fait est devenu une annexe du Likoud, une sorte de lobby de Benjamin Netanyahu auprès des autorités françaises. Si aux Etats-Unis l’existence des lobbies, y compris communautaires, est une pratique naturelle et ancienne, tel n’est pas le cas en France, et il ne serait pas exagéré d’affirmer que le CRIF a été un initiateur dans ce domaine, repris depuis par d’autres, ce qui est loin d’être une bonne chose pour la République.

Ce sont des amis juifs marseillais qui m’ont contacté pour savoir si j’avais répondu à une déclaration de ce Monsieur Prasquier concernant le Prix des Droits de l’Homme dont la République Française venait d’honorer le Centre d’Information Alternative (AIC) que j’ai cofondé et que je préside. Ce à quoi je leur avais répondu que je ne connaissais ni Monsieur Prasquier ni sa déclaration, et que les prises de position du CRIF ne m’avaient jamais préoccupé, si ce n’est quand ils avaient osé instrumentaliser l’accusation d’antisémitisme pour dénigrer les critiques de la politique israélienne en 2002 [2]. En effet, l’antisémitisme et son histoire sont, à mes yeux, une affaire trop sérieuse pour être utilisée à des fins autres que le combat qu’il est impératif de mener, et sans concession aucune, contre cette gangrène.
Je ne connais pas Richard Prasquier et, contrairement à ce qu’il prétend, il ne me connaît pas : quiconque à une connaissance même limitée de qui je suis et de ce que je fais « depuis des décennies », comme l’écrit Richard Prasquier, peut effectivement dire de moi que je suis un « antisioniste de conviction » (et encore faudrait-il s’entendre sur le sens de ce concept), que « [j’use de] propos particulièrement sévères pour accuser Israël »[quoi que pas de toutes les vilénies, comme l’écrit un peu rapidement le Président du CRIF] », mais certainement pas que je suis animé « par la haine d’Israël », et ce pour deux raisons : la première, c’est que c’est un sentiment que je suis incapable d’éprouver, y compris contre mes pires ennemis, certains de mes amis me le reprochant d’ailleurs. Si Monsieur Prasquier avait fait l’effort de lire les portraits divers que m’ont consacré les médias israéliens, et ils sont nombreux, il aurait pu y lire que la haine est un des rares défauts que je n’ai pas et qu’au contraire, comme l’écrivait il y plus de vingt ans la journaliste Neri Livne dans un des grands quotidiens locaux, « c’est l’amour qui est au cœur de tous ses engagements ».

La seconde preuve de l’erreur calomnieuse du Président du CRIF quand il m’attribue la haine d’Israël » se trouve dans le texte de remerciement que j’ai adressé a la Garde des sceaux lors de la remise du prix des droits de l’homme a l’AIC, où j’écrivais : « J’aime mon pays, c’est là que vivent mes enfants et grandissent mes petits-enfants qui, pour certains d’entre eux se trouvent à mes cotes ce soir. Et parce que je l’aime, je me bats pour que la communauté internationale nous aide à mettre fin à son état d’impunité. Car ce qui est profondément anti-israélien c’est de pousser à la faute et à la fuite en avant, en laissant notre pays dans l’impunité. »
Je ne ferai pas l’affront de dire de Monsieur Prasquier ce que je dis sans hésitation d’autres « amis d’Israël » - les Evangélistes américains, par exemple, qui, derrière leur inconditionnalité ultra-sioniste, veulent en fait hâter la fin d’Israël. Je crois sincèrement que le Président du CRIF veut le bien d’Israël, mais, on le sait, le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions : un vrai ami sait mettre en garde ceux qu’il aime pour les empêcher de commettre des méfaits qui, à terme, peuvent lui être fatal. C’est bien là tout le sens du combat qu’avec d’autres Israéliens je mène contre l’impunité de notre Etat, et pour lequel l’AIC a reçu le Prix des Droits de l’Homme de la République Française. Loin d’être un vrai ami d’Israël, Richard Prasquier est plutôt cet oncle qui gâte ses neveux au point de leur faire perdre toute mesure et ferme les yeux devant leurs méfaits qui, à terme, risquent de les amener derrière les barreaux.
Si un jour je commence à m’intéresser au débat français, je réagirai peut-être aux critiques de Monsieur Prasquier sur ce que j’écris, avec tant d’autres en Israël, sur le rôle militaire de l’Etat d’Israël dans la région, et lui donnerai à cette occasion d’innombrables citations de Herzl à Netanyahou, en passant par David Ben Gourion ; je tenterai aussi de lui expliquer ce que la majorité des commentateurs, israéliens compris, écrivent sur la stratégie iranienne au Moyen Orient, à savoir qu’elle est orientée avant tout contre l’axe sunnite représente par l’Arabie Saoudite et que les vociférations anti-israéliennes sont plus des outils de propagande que l’annonce d’une éventuelle attaque contre l’Etat Hébreu (ce qui est loin d’être le cas des vociférations bellicistes des néo-conservateurs israéliens contre l’Iran). Mais je doute que Monsieur Prasquier s’intéresse à ce genre de détails. Comme dit, le Président du CRIF n’est qu’un agent de propagande qui défend inconditionnellement une politique, et il n’ira pas perdre son temps à tenter de comprendre la complexité de la réalité géopolitique de notre région. La dégénérescence de la « communauté juive » française est à l’image de ses dirigeants : où sont les Adolphe Crémieux, René Cassin, Jakob Kaplan, ou – qu’il vive encore longtemps – Theo Klein ? Ont pris leur place des Richard Prasquier, Philippe Karsenty – le mouchard [3] – et le flic Sami Ghozlan. Que Dieu, pour ceux qui y croient, ait pitié des Juifs de France !
Contrairement aux conseils d’amis français bien intentionnés, je ne ferai pas ici usage de mon passe militaire, ni de « services rendus » et reconnus à l’Etat dont je suis un citoyen, dans lequel je vis depuis bientôt cinquante ans et où sont nés mes enfants et mes petits-enfants. Je les considère comme des devoirs envers un Etat que je critique sévèrement, mais qui est le mien pour le meilleur comme pour le pire.

[2Rf. Antisémitisme : l’intolérable chantage, La Découverte, 2003

[3Dans la tradition juive le mouchard (Mosser ou Moisser) est à ce point honni, qu’au Moyen Age on avait, dans certains pays, le droit de le tuer sans procédure juridique


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