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Israël, victime de sa sociologie

mercredi 25 janvier 2012 par Uri Avnery

La vision d’Israël en tant que creuset d’une nouvelle identité est morte, écrit Uri Avnery : « Israël est désormais une sorte de fédération de plusieurs grands blocs démographiques et culturels qui dominent notre vie sociale et politique. » Il affirme que le ressentiment qu’entretiennent les derniers arrivants, d’abord Sépharades, puis Russes, contre les Ashkénazes qui forment l’essentiel de l’élite du pays, structure aujourd’hui la vie politique, et bloque les perspectives de paix.

Uri Avnery

Par Uri Avnery, Gush Shalom, 21 janvier 2012

« Israël n’a pas de politique étrangère, seulement une politique intérieure », a déclaré un jour Henry Kissinger.

Ce fut probablement le cas pour tous les pays depuis l’avènement de la démocratie. Pourtant, en Israël, cela semble encore plus vrai. (Ironiquement, on pourrait presque dire que les Etats-Unis n’a pas de politique étrangère, mais uniquement une politique intérieure israélienne.)

Afin de comprendre notre politique étrangère, nous devons nous regarder dans le miroir. Qui sommes-nous ? A quoi ressemble notre société ?

Dans une histoire humoristique célèbre, bien connue de chaque israélien de longue date, deux Arabes se tiennent sur le rivage, face à la mer, regardant un bateau plein de pionniers juifs russes ramer vers eux. « Que votre maison soit détruite ! » s’exclament-ils.

Ensuite, deux personnages identiques, mais cette fois il s’agit des immigrants juifs russes, se tiennent au même endroit, et lançant des malédictions en russe à un bateau plein d’immigrants yéménites.

Puis, les deux Yéménites maudissent des réfugiés juifs allemands fuyant les nazis. Puis, deux juifs allemands maudissent l’arrivée de Marocains. Quand cette histoire est née, elle s’arrêtait là. Mais on peut désormais y ajouter deux Marocains maudissant les immigrants de la Russie soviétique, puis deux Russes maudissant les derniers arrivants : les juifs éthiopiens.

Cette histoire pourrait s’appliquer à tous les pays d’immigration, des États-Unis à l’Australie. Chaque nouvelle vague d’immigrants est accueillie par le mépris, voire l’hostilité ouverte de ceux qui sont arrivés avant eux. Quand j’étais enfant, au début des années 1930, j’ai souvent entendu des gens crier à mes parents, « Retournez chez Hitler ! »

Pourtant, la conception alors dominante, était celle du « melting pot ». Tous les immigrants seraient mélangés dans le même creuset et, débarrassés de leurs traits « étrangers », en émergeraient formant une nouvelle nation unifiée, sans aucune trace de leur origine.

Ce mythe est mort il y a quelques décennies. Israël est désormais une sorte de fédération de plusieurs grands blocs démographiques et culturels qui dominent notre vie sociale et politique.

Qui sont-ils ? Il y a : 1) les anciens ashkénazes (juifs d’origine européenne), 2) les juifs d’Orient (ou « séfarades »), 3) les religieux (en partie ashkénazes, en partie orientaux), 4) les « Russes », les immigrés de tous les pays de l’ancienne Union soviétique, et 5) les citoyens palestiniens arabes, qui ne viennent de nulle part.

C’est là, bien sûr, une présentation schématique. Aucun bloc n’est complètement homogène. Chacun inclut plusieurs sous-ensembles. Certains blocs se chevauchent - il y a quelques mariages mixtes - mais dans l’ensemble, l’image est précise. Les deux genres ne jouent aucun rôle dans cette division.

La scène politique reflète presque exactement ces divisions. Le parti Travailliste était, à son apogée, le principal instrument de la puissance ashkénaze. Ses restes, avec Kadima et le Meretz, sont encore ashkénazes. Israël Beitenou d’ Avigdor Lieberman se compose principalement de Russes. Il ya trois ou quatre partis religieux. Puis il y a deux partis exclusivement arabe, et le parti Communiste, qui est majoritairement arabe, lui aussi. Le Likoud représente la majeure partie des Orientaux, bien que pratiquement tous ses dirigeants soient ashkénazes.

La relation entre les blocs est souvent tendue. En ce moment même, le pays tout entier est en émoi car à Kiryat Malakhi, une ville du sud dont les habitants sont essentiellement des orientaux, et où les propriétaires de biens immobilier ont signé un engagement à ne pas les céder aux Éthiopiens, tandis que le rabbin de Safed, une ville du nord peuplée de juifs essentiellement orthodoxes, a interdit à ses ouailles de louer des appartements à des Arabes.

Mais en dehors de la rupture entre les Juifs et les Arabes, le problème principal est le ressentiment des Orientaux, des Russes, et des religieux contre ce qu’ils appellent « l’élite ashkénaze. »

Dans la mesure où ce furent les premiers arrivants, bien avant la création de l’État, les Ashkénazes contrôlent la plupart des centres de pouvoir - sociaux, politiques, économiques, culturels, etc. Généralement, ils appartiennent à la partie la plus aisée de la société, tandis que les Orientaux, les orthodoxes, les Russes et les Arabes appartiennent généralement à des couches socio-économiques inférieures.

Les Orientaux entretiennent des rancunes profondes contre les Ashkénazes. Ils croient - non sans raison - qu’ils ont été humiliés et discriminés dès leur premier jour dans le pays, et le sont encore, bien qu’un assez grand nombre d’entre eux aient atteint des positions économiques et politiques élevées. L’autre jour, un directeur de l’un des grands établissements financiers a provoqué un scandale en accusant les « blancs » (c’est à dire, les Ashkénazes) de dominer l’ensemble des banques, des tribunaux et des médias. Il a rapidement été licencié, ce qui a provoqué un autre scandale.

Le Likoud est arrivé au pouvoir en 1977, en détrônant le parti travailliste. Avec de courtes interruptions, il a conservé le pouvoir depuis lors. Pourtant, la plupart des membres du Likoud ont toujours le sentiment que les Ashkénazes gouvernent Israël, les reléguant loin en arrière. Aujourd’hui, 34 ans plus tard, la triste vague de lois anti-démocratique promues par les députés du Likoud est justifiée par le slogan « nous devons commencer à gouverner ! »

Cette scène me fait penser à un chantier entouré d’une clôture en bois. Futé, le promoteur a laissé quelques trous dans la clôture, de sorte que les passants curieux peuvent regarder. Dans notre société, tous les autres blocs se sentent comme des étrangers regardant à travers les trous, emplis d’envie pour « l’élite » des Ashkénazes située à l’intérieur, vivant dans l’aisance. Ils détestent tout ce qu’ils relient à cette « élite » : la Cour suprême, les médias, les organisations de défense des droits de l’homme, et en particulier le camp de la paix. Tous sont qualifiés de « gauchistes », un mot assez curieusement identifié avec « l’élite ».

Comment la « paix » est-elle devenue associée à des ashkénazes dominants et dominateurs ?

C’est l’une des grandes tragédies de notre pays.

Les Juifs ont vécu pendant de nombreux siècles dans le monde musulman. Là, ils n’ont jamais vécu les choses terribles commises en Europe par l’antisémitisme chrétien. L’animosité entre juifs et musulmans a débuté il y a un siècle seulement, avec l’avènement du sionisme, et pour des raisons évidentes.

Lorsque les Juifs des pays musulmans ont commencé à arriver en masse en Israël, ils étaient imprégnés de culture arabe. Mais, ils ont été reçus ici par une société qui tenait tout ce qui était arabe dans un mépris total. Leur culture arabe était jugée « primitive », tandis que la vraie culture était européenne. Plus encore, ils ont été identifiés avec les musulmans meurtriers. En raison de quoi, les immigrés étaient tenus d’abandonner leur culture et leurs traditions, leurs accents, leurs souvenirs, leur musique. Afin de montrer à quel point ils étaient devenus israéliens, ils devaient aussi haïr les Arabes.

C’est bien sûr un phénomène mondialement observé. Dans les pays multinationaux, la classe la plus opprimée de la nation dominante est aussi la plus nationaliste, l’ennemie la plus radicale des minorités. L’appartenance à la nation supérieure est souvent la seule source de fierté qu’il leur reste. Avec, pour résultat fréquent, un racisme et une xénophobie virulentes.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les Orientaux ont été attirés par le Likoud, pour qui le rejet de la paix et la haine des Arabes sont des vertus suprêmes. Aussi, après avoir été dans l’opposition depuis des lustres, le Likoud a été considéré comme le représentant de ceux qui se sentaient « en dehors » pour combattre ceux qui étaient « à l’intérieur. » C’est toujours le cas.

Le cas des « Russes » est différent. Ils ont grandi dans une société qui méprise la démocratie, et admiré des leaders forts. Les Russes « blancs » et les Ukrainiens méprisaient et haïssaient les peuples « sombres » du Sud - Arméniens, Géorgiens, Tatars, Ouzbeks, et autres. (A ce sujet, j’ai inventé une formule : « Bolchevisme moins marxisme égale fascisme »)

Lorsque les Juifs russes sont venus se joindre à nous, ils ont apporté avec eux un nationalisme virulent, un désintérêt total de la démocratie, et une haine automatique des Arabes. Ils ne peuvent absolument pas comprendre pourquoi nous leur avons permis de rester ici. Cette semaine, lorsqu’une « dame » députée originaire de Saint-Pétersbourg, (même si « dame » peut sembler un euphémisme) a renversé un verre d’eau sur la tête d’un député arabe du parti travailliste, personne n’a été très surpris. (Quelqu’un a ironisé : « un bon Arabe est un Arabe mouillé »). Pour les adeptes de Lieberman, « paix » est un mot sale, tout comme « démocratie ».

Pour les religieux de toutes les nuances - des ultra-orthodoxes aux colons religieux nationalistes, cela n’est absolument pas un problème. Depuis l’enfance, ils apprennent que les Juifs sont le peuple élu, que le Tout-Puissant nous a personnellement promis ce pays, que les goyim - y compris les Arabes - sont simplement des êtres humains inférieurs.

On peut dire, à juste titre, que je généralise. Je le fais, uniquement pour simplifier les choses. Il y a en effet beaucoup d’Orientaux, surtout dans la jeune génération, qui sont choqués par l’ultra-nationalisme du Likoud, d’autant plus que le néolibéralisme de Benjamin Netanyahu (que Shimon Pérès avait autrefois appelé « capitalisme dégueulasse ») est en contradiction directe avec les intérêts essentiels de leur communauté. Il y a aussi beaucoup de gens convenables, libéraux, épris de paix, qui sont religieux. (le nom de Yeshayahu Leibovitz vient à l’esprit.) Certains Russes quittent peu à peu leur ghetto auto-imposé. Mais ce sont de petites minorités dans leurs communautés. La majeure partie des trois blocs - Oriental, Russe et Religieux - sont unis dans leur opposition à la paix et, au mieux, indifférents à la démocratie.

Ensemble, ils forment cette coalition de droite, opposée à la paix, qui gouverne Israël aujourd’hui. Le problème n’est pas seulement politique. Il est beaucoup plus profond - et beaucoup plus ardu.

Certaines personnes accusent le mouvement démocratique pour la paix, de ne pas avoir pris conscience de ce problème suffisamment tôt et de ne pas avoir assez fait pour attirer les membres de ces divers blocs vers les idéaux de paix et de démocratie. On nous dit également que nous n’avons pas su montrer que la justice sociale est indissolublement liée à la démocratie et la paix.

Je dois accepter ma part de blâme pour cet échec, même si je dois souligner que j’ai essayé de faire le lien dès le début. J’ai demandé à mes amis de concentrer nos efforts sur la communauté orientale, de leur rappeler les gloires de l’ « âge d’or » judéo-musulman en Espagne, et de l’énorme impact réciproque des scientifiques juifs et musulmans, des poètes et des penseurs religieux à travers les âges.

Il y a quelques jours, j’ai été invité à donner une conférence devant les étudiants de l’Université Ben Gourion de Beersheba. J’ai décrit la situation plus ou moins dans les mêmes termes qu’aujourd’hui. La première question posée par une audience large, qui se composait de Juifs ( Orientaux et Ashkénazes) et Arabes (Bédouins en particulier), fut : « alors, quel espoir y a-t-il ? Face à cette réalité, comment les forces de paix peuvent-elles l’emporter ? »

Je leur ai dit que je place ma confiance en la nouvelle génération. L’énorme mouvement de protestation sociale, qui a éclaté soudainement l’été dernier et rassemblé des centaines de milliers de personnes, a montré que oui, cela peut arriver ici. Ce mouvement a réuni Ashkénazes et Orientaux. Des villes de tentes ont surgi à Tel Aviv et Beer-Sheva, en tous lieux.

Notre première tâche est de briser les barrières entre les blocs, de transformer la réalité, de créer une nouvelle société israélienne. Nous avons besoin de blockbusters, de casseurs de blocs.

Certes, c’est un travail difficile. Mais je crois qu’il peut être accompli.

Publication originale Gush Shalom, traduction Contre Info


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