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Palestine 2e étape : la Spatialité de la séparation

samedi 26 février 2011 par Michèle Sibony

Mission civile 166 – octobre-novembre 2010 (*)

Michèle Sibony - fevrier 2011

Il va de soi que ce témoignage n’est que le regard subjectif d’une militante qui a effectué plusieurs missions en Palestine depuis 2000.

Un petit trajet à partir de Jérusalem, en Cisjordanie, du sud au nord, et en Israël, permet de mesurer ce qui s’est fabriqué et mis en place sans dire son nom dans les dernières années, sur l’ensemble de ce territoire, grand rectangle de 100km sur 50.
Par exemple en Cisjordanie il est possible de circuler avec moins de difficultés, de nombreux check points ne sont plus matérialisés, remplacés par des brigades volantes de surveillance, jeeps militaires. Nous avons circulé pratiquement sans être arrêtés, de Hébron à Jénine, de Jérusalem à Ramallah, bizarre...

Même étonnement dans les villes, un sentiment de soulagement, la violence (hors Hébron évidemment, j’y reviendrai) semble avoir reculé. En tous cas la violence quotidienne. La police palestinienne relaie il est vrai très efficacement l’armée israélienne avec qui elle travaille en étroite collaboration. A Jénine, les amies palestiniennes que nous retrouvons en témoignent, ce n’est plus comme avant, les chars n’entrent pas toutes les nuits dans le camp, ne traversent plus la ville en défonçant les trottoirs, plus de tirs sporadiques, ou d’hélicoptères en suspens dans le ciel. Un centre commercial flambant neuf à l’entrée de la ville, une mosquée resplendissante à la place de cette détruite en 2003. Bâtiments neufs, le tribunal fonctionne. Mais le ton est triste et le regard éteint. Oui, convient-on tristement c’est mieux, mais quoi ? L’image qui vient à l’esprit serait celle du prisonnier soulagé de voir s’achever la période des interrogatoires avant le procès, et qui se retrouve dans sa cellule : finis le harcèlement et la torture, mais devant une longue peine...

Sur la route de Ramallah, l’aide américaine s’étale, de panneaux en panneaux alignés comme dans le métro : « Avec l’aide américaine, j’ai réussi à m’acheter une voiture », « avec l’aide américaine j’ai pu construire ma maison », « avec l’aide américaine mon fils peut aller à l’université ». Une amie palestinienne attire notre attention sur le Je omnipotent qui veut remplacer le Nous du collectif national. L’aide américaine garantit un bien-être économique individuel, en échange sans doute du renoncement exigé aux revendications nationales.

Par contre la ceinture s’est resserrée autour de ces secteurs peuplés de Palestiniens, dont les entrées sont étroitement contrôlées, véritables postes frontières où l’on passe individuellement son passeport à la main. La violence de la première étape de l’occupation-annexion s’est ainsi achevée par celle d’une nouvelle structuration du territoire. La colonisation a pratiquement fini de dessiner les contours des Bantoustans palestiniens, et annexé tout l’espace qui les encercle. La construction de deux réseaux routiers distincts avance, l’un reliant les colonies entre elles, à Jérusalem, et au territoire israélien de 48 ; et à présent on travaille à celui qui assurera la liaison entre les bantoustans, routes ou tunnels, et garantira la continuité territoriale de l’ Etat Palestinien tel que programmé par le régime colonial.
Les colons circulent sur les routes réservées aux colons, les colonisés sur des routes spéciales avec check points assortis, les touristes sont censés circuler sur les routes des colonisés, les Israéliens de 48 ne circulent pas dans les bantoustans, ils n’en ont pas le droit, mais ils peuvent aller voir des proches dans les colonies en empruntant les routes des colons.

Moins de violence à l’intérieur peut-être, mais extrême dureté sur les pourtours et sur les points stratégiques non encore achevés : Jérusalem, où la judaïsation et le transfert des Palestiniens se poursuivent - Silwan et Shekh Jarrah en sont les modèles ; expropriations, achats de terrains, expulsions, s’y multiplient et des colons s’installent au coeur de ces quartiers palestiniens.

Au Sud de cet espace globalisé, la violence s’exerce directement : à Hébron et dans les villages environnants, persécutés par les colons et les soldats, et dans la continuité territoriale, dans le Nakab, le Neguev israélien encore trop peuplé de Bédouins .

A l’Est, la vallée du Jourdain, frontière de ce nouveau territoire restructuré, est ravagée par la colonisation en cours qui détruit des villages entiers avec une violence extrême et sans limites contre les personnes.

Et bien sûr à l’Ouest le Mur court sur des centaines de kilomètres du nord au sud, en zigzag isole les villes palestiniennes et intègre les zones de colonies limitrophes d’Israël.

Le centre du pays s’est déplacé de la côte vers l’Est, Un axe vertical Nord-Sud s’y développe en trois villes.
Ariel, grande capitale de la colonisation « économique et religieuse » s’est developpée à l’Est du mur.
Au sud d’ Ariel, Modi’in , métropole religieuse à l’ouest du mur, collée à la ligne verte.
Et encore au sud la grande Jérusalem qui se transforme elle aussi en s’épurant des quartiers palestiniens qui la gênent, et en créant son réseau de transports : routes de liaison entre les territoires acquis sur la Cisjordanie et Jérusalem, tramway-RER pour desservir son immense territoire municipal, et nouvelle ligne de chemin de fer Jérusalem - Tel Aviv, qui traversera la Cisjordanie. Sans parler de l’industrialisation de cette région centre qui se développe, s’internationalise, et bénéficie déjà largement des conditions salariales et légales d’une main d’oeuvre colonisée soumise. C’est la côte qui sera un jour la périphérie du nouveau territoire qui va de la mer au Jourdain, un arrière pays dont Tel Aviv ferait partie, réduisant la hantise israélienne d’être collé à la mer.

Tout ceci éclaire la logique de la récente réalisation de l’autoroute 6 parallèle à l’ Est de la première qui longeait la côte. Mais aussi choix d’une autoroute et non d’une voie de chemin de fer sur cet axe Nord Sud, le chemin de fer sera lui, transversal d’Est en Ouest, permettant la circulation rapide et sûre des colons et de leurs produits vers la côte.
Ainsi la Jérusalem provinciale et ennuyeuse, sans vie nocturne ni offre culturelle sérieuse jusqu’ici, est-elle entrain de changer, et le mouvement qui entraînait jusqu’ici les Yérosolomites vers Tel-Aviv pour les expositions comme pour les boîtes de nuit est en train de s’inverser lentement mais sûrement, loisirs et cultures commencent à se développer dans la future capitale du Grand Israël comme il se doit.
Cet espace restructuré autour de l’idée de la séparation des populations, de l’isolement de l’encerclement et du contrôle des populations palestiniennes dangereuses ou à risque, mais aussi uniformisé de la mer au Jourdain, provoque immanquablement la résurgence des vieux principes de gestion coloniale de la population arabe de 48. Ainsi après les confiscations de terres en Galilée pour le programme « judaïsation de la Galilée » par l’implantation de postes d’observation (mitspim) juifs subventionnés, qui avait provoqué au moment des appropriations, la grève des terres réprimée dans le sang en 76, c’est la judaïsation du Néguev qui est à l’ordre du jour ces dernières années. Cet objectif s’accompagne d’ outils de répression tels que l’empoisonnement des plantations par sulfatage aérien au début des années 2000, aux destructions de villages qui se poursuivent, pour un regroupement forcé des Palestiniens Bédouins du Néguev dans des villes-réserves, sans industrie ni aucune forme de développement comme Rahat. La résistance d’Al Arakib village palestinien détruit et reconstruit par ses habitants six fois de suite en est la plus vivante et actuelle illustration (1). Et bien sûr l’Etat incite la population à judaïser les zones ainsi « libérées » par une politique de subventions et réductions d’impôt pour l’installation de familles et jeunes couples israéliens … juifs.
C’est aussi ce qui permet d’envisager sérieusement le projet d’échange territorial qui donnerait à l’Etat palestinien la région arabe du triangle, et la ville d’ Um el Fahem contre l’intégration des blocs de colonies frontaliers. Eux chez eux, nous chez nous.
C’est enfin (du coup) ce qui désigne de fait les Palestiniens de 48 comme un danger de l’intérieur, et donne toute légitimité au serment de citoyenneté proposé par Liberman. Pas de citoyenneté sans loyauté… à l’Etat juif. Cela explique l’acharnement sur des militants des droits de l’homme comme Ameer Makhoul (2), les décisions de municipalités israéliennes de ne pas vendre ou louer de logements à des arabes, les nouvelles lois sur la ségrégation de l’habitat et sur la propriété de la terre (KKL), les innombrables règlements et circulaires exigeant de prêter serment de loyauté à l’Etat juif pour être candidat à des postes de la fonction publique... L’infrastructure de la séparation installée sur le terrain encourage et développe la mentalité nécessaire à sa gestion, ségrégative, raciste et violente.

*Nous étions 28 , membres de l’Union Juive Française pour la Paix, de l’Association des Travailleurs Maghrébins en France, de la Fédération des Tunisiens Citoyens des deux rives, et de Immigration Développement Démocratie, en mission ensemble à l’occasion du Forum Mondial de l’Education en Palestine.

(1)Janvier 2011 Al Arakib vient d’être rasé.
(2)Février 2011 Ameer Mahkoul vient d’être condamné à 9 ans de prison sur des chefs d’accusation fondés sur ses seuls aveux obtenus par la torture.


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