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Petit journal de bord depuis le 6 juillet en Israël - Michèle Sibony

mardi 25 juillet 2006

L’insoutenable légèreté de l’être

1 - Irréalités
2 - Obscénités
3 - Scènes de la vie ordinaire

Michèle Sibony, membre éminent de l’UJFP, livre presque au jour le jour et sur le vif ses hauts-le-coeur, ses révoltes et aussi ses espoirs ténus.

Extrait : "Et ce qui sera pour moi le plus beau dans cette manif, et le plus subversif je le sais déjà, c’est qu’elle sera juive et arabe, elle et toutes les suivantes, et j’espère de tout mon cœur que chaque fois plus de Juifs et de Palestiniens d’Israël viendront ensemble de plus en plus nombreux de toutes les villes et les villages pour crier de plus en plus fort non à la guerre et oui au ta’ayush".

[b]Irréalités[/b]

Les premiers jours sont particulièrement chargés de ce sentiment et difficiles à supporter. Le cœur au bord des lèvres depuis le début de l’opération pluie d’été, il m’est particulièrement pénible de sentir l’indifférence totale de la plupart des gens ici. Parler de Gaza, prononcer ce mot est vécu comme une obscénité dans la plupart des milieux, au mieux une incivilité. Et même certains de mes amis qui sont sur la même longueur d’onde que moi, quand je leur parle de mon dégoût , me disent d’un air agacé que je n’avais qu’à pas venir. Chez eux par contre le silence révèle plutôt la détresse de la honte et de l’impuissance. Je me sens donc assez seule et dans l’impossibilité de partager avec qui que ce soit mon propre désarroi. Déplacée, mal placée, ou me mettre et que faire ?

Dans la soirée du 7 ce sentiment se renforce :
Je suis invitée avec une vingtaine de personnes, intellectuels et militants de la gauche radicale ici, à venir voir sur une terrasse de Tel Aviv quelques films syriens apportés par Avi Mograbi. Il fait bon, la fameuse brise nocturne de Tel Aviv, vue sur les toits, tout le monde a apporté à dîner, évidemment on ne parle qu’à mots couverts de la situation.
Yael Lerer (des éditions Andalous) et Osnat Trabelsi la productrice de quelques films connus de nous tous dont « les enfants d Arna » font soudain irruption sur le toit en hurlant littéralement leur douleur, elles étaient à Jenine la veille pour soutenir les familles des jeunes gens tués, et elles viennent d’apprendre que l’armée est revenue tirer dans la tente de deuil et tuer encore plusieurs personnes. Elles sont horrifiées, ne savent plus que faire d’elles-mêmes, expriment leur désespoir en criant en pleurant, appellent au secours. L’atmosphère se détend. Enfin ! Je crois que je préfère l’hystérie à ce silence morbide.
On se calme et la projection commence, les films sont d’ Omar Amiralay, kuneitra ville de 130 000 habitants du Golan, rasée par l’armée israélienne, silence et concentration, puis un second film, terrible sur le dramaturge syrien Saadallah Wannous filmé peu de temps avant sa mort, très malade, un testament intitulé « il y a beaucoup de choses dont on peut parler, Omar ». Son récit d’une vie liée au sort de la Palestine est entrecoupé d’images d’archives de bombardements aériens pendant les diverses guerres du Moyen Orient ; en même temps que les avions de ligne descendent sur Tel Aviv pour y déposer leurs cargaisons de touristes et passent en rase-motte sur la terrasse ; les ronflements de moteurs se confondent. Nous échangeons des regards, l’athmosphère est étrange, les temporalités semblent se rejoindre. En écrivant ces lignes, aujourd’hui 17 juillet, à Tel Aviv encore, sous les grondements des avions qui montent bombarder Beyrouth au nord, et ceux des hélicoptères qui vont frapper Gaza au sud je me dis que cette soirée etait prémonitoire et lourde des catastrophes à venir.

Deux jours plus tard, encore du cinema, je suis au festival du film à Jérusalem, happenings et cocktails mondains, ceux qui rêvent de boycott en seront pour leurs frais, tout le monde est là, les journalistes françaises et bien d’autres sont carrément venues en famille, passer leurs vacances à Jerusalem, deux personnes en tout, dont David Ben Chetrit ont refusé d’aller dîner avec Olmert, un programmateur de festival américain new yorkais et politique demande à voir le mur, et veut aller à Ramallah. L’ambiance est cannoise, pourtant je n’arrive pas à y croire, il y a eu des moments de contestation politique dans des festivals précédents, j’attends…
Fin d’une projection, un jeune et sympathique cinéaste israélien prend la parole : « désolé je vais parler de quelque chose qui n’a rien à voir ici, mais je ne peux pas faire autrement c’est trop grave : je retiens mon soufle… il s’agit du réseau de tv câble Hot refuse de payer les droits d’auteurs. Je bous. Dehors sur la pelouse un groupe chante la rengaine israélienne de la guerre des 6 jours, ‘Alors chantez seulement le chant de la paix’. Finalement c’est un critique plutôt sympa et bon garçon qui me fait craquer, il me demande ce que je vais faire ici aussi longtemps, je réponds que je vais aussi faire un travail militant, ah bon ? sur quoi ? là c’est trop et sous le regard inquiet de mon hôte , je réponds nettement : sur Gaza par exemple. C’est parti. Il doit voter travailliste ou Meretz. « Il faut comprendre aussi, on leur a rendu Gaza tout-de-même, et maintenant ils nous attaquent avec des Kassam sur Sderot ». « Qu’ils commencent par nous rendre notre soldat ».
Le lendemain on apprend la capture des soldats au Liban, et là j’ai droit à : « Tu vois maintenant c’est le Liban qui nous attaque, qu’est ce qu’on leur a fait à ceux-là ? » et stupéfait de ma réponse « Quoi ? tu penses sérieusement qu il pourrait y avoir un lien entre Gaza et le Liban ? tu es vraiment trop naïve ma pauvre fille, cela n’a absolument rien à voir ». Je ne retranscrirai pas ici les discussions, mais j’ai découvert par la suite que l’essentiel de la population israélienne ne fait aucun lien entre les évènements de Gaza et ceux du Liban. Pétrie de contradictions la conscience politique moyenne met à la fois tous les Arabes dans le même sac : tous comme ci ou tous comme ça, et en même temps refuse de prendre en compte un tant soit peu un quelconque sentiment d’appartenance ou de solidarité arabe.

[b]Obscénités[/b]

La capture des soldats israéliens par le Hezbollah a dans un premier temps déclenché des flots de haine sur les grands médias israéliens. On est très loin de l’époque où ils avaient la réputation, parfois justifiée d’ailleurs, de constituer un contre-pouvoir dans ce pays, comme à l’époque de la première Intifada. Les premiers commentaires politiques et de la presse ont d’abord porté sur la nature du conflit, le définissant clairement comme un conflit de civilisation, une guerre contre la Terreur ( ici c’est le mot qui est utilisé pour dire terrorisme, et c’est bien plus fort, on est tétanisé par ce ‘terror’ prononcé sur tous les tons, de préférence en hurlant. Des phrases criées plus que proférées par des politiques et des journalistes, comme :
« C’est un problème de culture, pour nous un seul homme est très important, pour eux, regardez même lors de la guerre du Liban tous ces villageois et citadins déplacés, des centaines ou des milliers de personnes, ils n’en n’ont rien à faire ».
« Nous devons leur apprendre le prix de la vie d’un seul de nos soldats, ils doivent payer très cher ce type d’action, et pas seulement le Hezbollah, mais tout le Liban, le gouvernement libanais doit être obligé par notre réaction à se débarrasser du Hezbollah ».
Une commentatrice de radio après des rockets sur Haïfa : « Mais rassurez-vous, vous allez voir ce qui va leur arriver maintenant, nos avions sont en train de monter vers le Liban ».
Nombreuses émissions radio, où les gens sont appelés à exprimer leurs sentiments, ceux du nord touchés par les rockets en priorité : « Il faut effacer le Sud Liban et Beyrouth et tout le Liban… ». Ou alors : « C’est la Syrie, rien que la Syrie, c’est là- bas qu’est la bête, il faut la traquer là-bas ».
Nous essayons avec mes amis israéliens et palestiniens de transposer ces discours à Gaza et Israël pour voir s’ils seraient audibles dans la presse internationale. Non, dans ce sens ça ne marche pas…

Les valeureux :
Bref tout le joli vocabulaire de guerre, dans cette atmosphère, la manif de Tel Aviv, en pleine ‘guerre de défense’ est assez héroïque je dois dire. Quelques centaines (500, chiffre à rapporter toujours à une population de 6 à 7 millions d’habitants si l’on veut un ordre d’idée sérieux), de militants très déterminés défilent parfois sous les encouragements, parfois sous les insultes ( vous êtes tous des travelos…, de certains balcons on arrose les manifestants) en scandant : « les enfants de Beyrouth et ceux des banlieues (de Haïfa) veulent vivre »… « Non à la guerre oui à la paix, retour immédiat aux négociations… Dans un pays travaillé depuis toujours par un discours global de propagande, de l’école maternelle à l’université et qui s’imagine en grand danger, en temps de guerre, ces quelques milliers de militants sont vraiment des valeureux, c’est à souligner, parce que la pression médiatique et du consensus national est ici particulièrement forte.
Quand la manif se termine, Anna, une militante de Haïfa, se met à hurler, « pourquoi vous arrêtez-vous, continuez, il n’y a rien derriere vous, vos maisons n’existent plus, continuez à marcher à hurler, que cela cesse immédiatement ». Frustration évidente pour beaucoup, trop peu d’arrestations pour espérer un écho dans la presse, d’autant que la télévision présente a clairement indiqué qu’elle ne filmerait pas pour ‘respecter le consensus’ du pays. J’ai plutôt l’impression qu ils le fabriquent.
Une nuit passée a écouter les chaînes arabes chez une copine palestinienne, avec sa traduction achève de me convaincre qu’il y a deux types d informations aujourd’hui tout à fait hermétiquement séparées, les médias arabes pour les arabes et les médias ‘occidentaux’ pour les autres. Voir et comprendre ce qui se passe au Liban me paraît bien plus détaillé et clair sur les chaînes arabes.
Ces derniers jours, les femmes ont commencé à organiser des groupes de travail sur les médias, à Haïfa d’abord, puis Jérusalem et un troisième groupe s’organise dans le sud : s’adresser aux médias ici et à l’étranger, expliquer sans répit combien cette guerre est folle, comment le Liban est écrasé sous les bombes, combien la sécurite des citoyens israéliens est de plus en plus menacée, (nord, sud, ce matin centre…) et l’ urgence d’arrêter cette opération criminelle et sans fondement et de retourner aux négociations. Et c’est payant : deux pleines pages dans Yediyot Aharonot sur la manif.

Anna qui a commencé à s’exprimer sur des radios a déclenché des avalanches pour lui dire qu’ils avaient reçu des centaines d’appels de soutien à ses positions. Ceux-là n’ont pas été entendus. Ce matin elle a parlé sur la chaîne 10 de télévision, la plus à gauche, et là ce sont les menaces de mort.
Pourtant sur la chaîne 10 on entend des voix divergentes, des gens appellent pour dire qu’il n’y a aucune politique derrière cette opération, qu’elle met en danger le pays sans rien résoudre quant à la sécurité, au contraire. Une copine vient de m’appeler de son taxi, émue et ravie, le chauffeur, un vieux marocain à qui elle osait à peine parler a fini par lui dire : « Ça fait deux fois qu’on leur prend leur terre à ces gens, ça va s’arrêter quand ? ».

Les opérations aériennes :
Je viens d’entendre sur la première chaîne un pilote de F16 ( filmé de dos) expliquer qu’il y avait une centaine d’avions dans le ciel libanais, « un vrai embouteillage » disait-il. A la question : « Est-ce que l’opération aérienne est destinée à faire l’économie d’une intervention terrestre », il a répondu : « Certainement à la réduire au maximum, mais elle risque d’être inévitable ». De même il a demandé du temps pour pouvoir achever l’opération avec succès, ce que l’on entend de plus en plus des officiels israéliens, deux semaines, peut-être plus. Il faudra tenir, disent-ils, on a vu pire. Pas sûr, en tout cas pas pour la population des villes du nord, j étais ici pendant la Guerre de Kippour, je n’en garde pas un souvenir de bombardements sur Haïfa où je vivais à cette époque, je me souviens des alertes, mais pas de bombes sur la ville. En ce moment, des dizaines de rockets tombent chaque jour, et même ce matin sans sirènes ( les sirènes se déclenchent sur le nord chaque fois qu’une rocket passe la frontière). Les gens vivent très mal cette tension, enfermés dans les abris, à Naharia, Sfat, Akko, dans les moshav et les kibboutz du nord, à Tibériade.
La Guerre de Kippour a été très dure évidemment, mais sur les frontières, pas en Basse Galilée, et si les pertes militaires ont été lourdes, il n’y avait pas de victimes civiles, ni cette sensation d ’être exposé au cœur des villes. La capacité d’atteindre à répétition la 3e ville du pays ne peut pas ne pas impressionner les Israéliens Quand le bruit a couru qu’un F 16 était tombé, la journaliste a presque naïvement questionné : « mais ils ont la capacité de faire ça ? ».
Lors d’un autre entretien où un auditeur posait la question des civils touchés au Liban, la réponse est « bien sûr nous évitons les cibles civiles, nous prévenons même les civils quand nous allons bombarder, mais il faut comprendre que le Hezbollah cache ses armes et ses soldats au cœur des zones civiles alors oui on tire on pleure »…
Je réalise alors combien de bases militaires nichées au cœur des villes israéliennes, et j’imagine le Hezbollah reprendre ce raisonnement… avec l’accord international, bien sûr.

Les ‘arabes’ d’Israël :
Interview télévisé du responsable de la police du secteur nord du pays, sur les dents en ce moment avec tous les évènements concentrés là-bas. On lui demande : « Pensez-vous que les arabes israéliens sont capables de causer des ennuis ? Il répond, bonhomme : « Mais non, ils savent qu’ils n’ont pas intérêt à cela, et puis il y a aussi des villages arabes du nord qui ont recu des rockets, au moins là-dessus nous sommes tous égaux ».

On tire on parle :
Désolée si je suis décousue, mais la situation morale semble évoluer d’heure en heure et , après les discours d’ Olmert et de Livni, on entend de plus en plus sur les ondes une inquiétude grandissante sur le prix demandé à la population ici et l’impression que le Hezbollah ne recule pas, donc que l’opération militaire ne semble pas atteindre ses buts. Les réponses gouvernementales se résument a on a besoin de temps, mais l’option des négociations doit rencontrer l’option militaire, non pas la relayer mais la scander, la phrase « On tire on parle » revient chez les commentateurs. Une certitude affichée par les politiques : le soutien large de la communauté internationale est un atout majeur. C’est une phrase martelée sur toutes les ondes. Nous avons les mains libres et le soutien international. On est même ‘emu’ par l’identification internationale, en comparaison des attitudes de l’Europe par le passé.

Demain soir réunion de la coalition pour organiser la manifestation de samedi. J’y serai. Jai trop besoin de rencontrer et d’être avec des gens dont le cœur est au Liban et à Gaza aussi.

[b]Scènes de la vie ordinaire[/b]

Le matin : rencontres
Panne d’électricité générale sur Tel Aviv, j’ai en ligne une copine de Haïfa qui me signale qu’à Haïfa aussi. Un ange passe, anxieux… Qu’est ce que cela signifie ?
Une centrale électrique touchée ? Des bombes sur Tel Aviv aussi ? Rassurons-nous, c’est un incident technique dans une centrale du sud.
Vers 11h je rencontre K., une historienne française qui travaille sur Hébron et Naplouse dans la période mandataire. Elle arrive de Jérusalem pour rencontrer Haïm Haneqbi à Tel Aviv.

Dans la voiture K. raconte un petit incident survenu alors qu elle prenait le taxi collectif de Jérusalem, deux Palestiniens de Jérusalem tentaient pour la seconde fois apparemment de monter dans le taxi, et cette fois le chauffeur s’énerve : « je vous ai déjà dit non, qu’est-ce que vous croyez, ce n’est vraiment pas le moment avec tout ce qui se passe ». Et là surprise, deux autres passagers du taxi interpellent violemment le chauffeur, et exigent de lui qu’il respecte ses obligations en le menaçant de recourir à la loi. Deux francais juifs de Strasbourg venus travailler sur un programme d’éducation spécialisée. Elle a ensuite longuement discuté avec eux.

Haïm Haneqbi est un ancien militant du Matspen dont le grand père maternel fut le très respecté rabbin séfarade de la communauté juive de Hébron dans les années 20. Une époque qu’il décrit non pas comme idyllique, mais de coexistence paisible. Haïm est resté très attaché à son enfance dans la Palestine mandataire, dans les quartiers d’une Jérusalem où Juifs et Arabes étaient Palestiniens et vivaient ensemble, un monde disparu en 48 et qui a dessiné l’horizon de son combat. Une vie consacrée à la défense d’une vision binationale de l’avenir. Juifs et Palestiniens, enfants d’une même terre : bnei Ha’aretz, abna al balad. Un curieux mélange de tendresse, de fragilité, et de colère infinie, un écorché vif. Sous son rictus amer affleure le désespoir.
La rencontre a lieu en bas de chez lui, dans son café-fief de Ramat Aviv.

K. a beaucoup de questions à poser à Haim sur Hebron, sur les archives juives de la ville, les textes, les photos, les cartes, sa famille… Elle a surtout un message à lui transmettre : chaque fois qu’elle parle de cette partie de ses recherches à Hébron, où elle passe plusieurs mois chaque année, ses interlocuteurs demandent des nouvelles de Haïm, demandent à le voir, à ce qu’il revienne. La demande est pressante, il manque là-bas.
Haim s’agite : retourner à Hébron ? Mais je n’ai plus de groupe avec moi, je suis seul, seul je ne suis rien ; qu’est-ce que je pourrais bien apporter aux Hébronites aujourd’hui ? K. et moi lui répondons que nous connaissons ce sentiment de honte et d impuissance de certains militants israéliens, qui les tient parfois éloignés de leurs amis des territoires occupés, mais qu’il devrait les surmonter et entendre cet appel pour ce qu’il est, non pas au militant mais à l’homme. C’est une demande d’amitié pure, de relation humaine, au sens le plus simple et le plus noble du terme, il faut y répondre. Haïm, regarde sa femme, assise à sa droite, puis vers nous, il essuie des larmes. Nous convenons d’aller ensemble retrouver ses amis de Hébron qui l’attendent.

L’après midi : Après nous le déluge
Plage de Tel Aviv, il y a moins de monde, et à l’indifférence des derniers jours a succédé une certaine inquiétude, les regards auscultent le ciel chaque fois qu’un avion ou un hélicoptère passe. On étudie les directions inlassablement : Nord- Liban, Sud –Gaza. Tel Aviv cependant continue d’être ce qu’elle est, fidèle à sa devise : la danseuse. La musique du café : ‘it’s a wonderful day…’
Les paroles d’une chanson de Nourit Galron, durant la première Intifada me reviennent en mémoire : Là-bas on tire, là-bas on tue, mais ici c’est Tel Aviv, et après nous le déluge…¨
Après la réunion du soir pour préparer la manif de samedi, quelques militants se retrouvent dans un café branché du sud de la ville. Un jeune homme très brun que je crois d’abord Palestinien s’approche d’une amie qu’il salue, ils échangent quelques mots, elle éclate de rire et nous rapporte la conversation en s’exclamant, ça c’est Tel Aviv.
Shahar, c’est son nom est un jeune Israélien qu’elle connaît un peu. Il lui a demandé ce qu’elle faisait là et elle lui a dit qu’elle sortait d’une réunion militante.
- Sur quoi ? demande-t-il.
- Sur quoi à ton avis, il y a une guerre tu n’es pas au courant ? On prépare une manif contre la guerre pour samedi.
Et lui l’air étonné, - Non, je sais qu’on est bombardé au nord, mais bon…
- Mais enfin il y a près de 400 morts au Liban, tu n’es pas au courant ?
- 400 morts, vraiment ? Mais alors c’est grave, il faut y aller à cette manif…

Le ‘Time Out’ de Tel Aviv de cette semaine affiche en couverture une sorte de carte dessinée, traversée par le Yarkon, la rivière de Tel Aviv ; au sud de la rivière, on voit les avenues animées et ordonnées de la ville, au nord de la rivière une carte du nord du pays avec avions canons rockets qui tombent sur les villes et sur Beyrouth. Et dans les pages intérieures est publié sur 4 pages un journal de guerre de Ramzi Shourt journaliste du Time Out de Beyrouth qu’il a adressé à tous ses confrères à travers le monde.

Le soir : préparer la manif :
Nous sommes au siège du parti Hadash, branche du PC israélien, une sorte de centre culturel et politique au centre de Tel Aviv, qui a pour nom : ha gada ha smalit- la Rive Gauche. Toutes les branches de la coalition pour la paix sont présentes ou représentées. Gush Shalom, Ta’ayush, Yesh Gvul, Les shministim (refusniks appelés, très jeunes), la coalition des femmes, Balad (front national démocratique dirigé par Azmi Bishara), Hadash, AIC, les Anarchistes contre le mur, new profile, le PC, les jeunesses communistes. Tout le monde a l’air de s’accorder pour dire que cela risque d’être la première d’une série de manifs. Tout le monde s’accorde sur un slogan central, banderole de tête : Non à la guerre, suivi d’autres : - Non à la guerre et à l’occupation - Non à la destruction au Liban et à Gaza. On détermine les prises de paroles à la tribune : Apparaissent pourtant qu cours de la réunion des tensions dues à une espèce que je croyais disparue : un ou deux dinosaures sûrs d’être subtils dans la manœuvre et invisibles dans le déplacement tentent de jouer la logique partisane au mépris de l’ensemble de la coalition, au grand embarras de l’ensemble des autres membres de leur groupe d’ailleurs. La colère gronde, mais tout le monde est conscient de l’ordre du jour et de la priorité absolue : la raison l’emporte. Les jeunes anars et shministim nombreux font preuve d’un grand sang froid et d’une maturité exceptionnelle. L’idée de créer une coalition anti guerre adaptée à la nouvelle situation, proposée par Sergio Yahni, et de prendre en compte les nouveaux modes de manifestation dans le monde, inventés notamment dans les forum sociaux, par groupe d’affinités, permettant à tous les mouvements de coexister au sein d’un même défilé, n’en prend que plus de force, et semble s’imposer d’urgence. Les prochaines manifestations ne se feront sans doute plus sur ce modèle. Elles prendront acte de la mobilisation des jeunes, de leur force de résistance et de leur haine du mur et de la modernité des manifestations anti guerre dans le monde.

Les dernières heures :
Après l’inquiétude que j’avais perçue sur les ondes ces deux derniers jours, la hargne est revenue plus haineuse et abrupte que jamais. Les coups reçus en Israël, la peur au fond qui saisit les fauteurs de guerre lorsqu’ils réalisent que l’affaire va être plus difficile qu’un coup de balai, (effacer, écrasé, balayer, éradiquer, nettoyer, purifier, tous les titres de la presse écrites) raniment la haine des chefs et des médias. Je parle des commentateurs de presse, des politiques et des militaires et je pèse mes mots, j’écris avec la TV allumée, j’écoute depuis plusieurs heures, et j’ai envie de vomir. La rage de voir que les opérations terrestres se soldent chaque fois par des pertes humaines, que la population du nord est obligée de se terrer dans les abris ou de s’enfermer passe dans les discours. Le commentateur de la 2e chaîne, après l’atteinte d’un quartier central de Haïfa en milieu de journée, s’est exclamé : « c’est vraiment une guerre sans règles »…
Je n ‘ai pas la force ni l’envie de rapporter ces débats qui continuent à expliquer sans relâche que tous ces gens, d’ Iran de Syrie, les Palestiniens, ceux du Hezbollah, sont tous des terroristes, et reprennent en boucle l’argument américain : comment fait-on un cessez le feu avec les terroristes ? Je me souviens des paroles de Daniel Bensaïd au forum social européen de St Denis. Avec la lutte contre le terrorisme on entre dans la guerre permanente puisque avec des terroristes on ne peut par définition ni négocier, ni signer des traités de paix.’ A l’époque c’était Ben Laden, aujourd’hui on entend les analyses israéliennes distinguées des discours de Nasrallah : « Il a l’air très pâle et fatigué, l’image a l’air prise dans un bunker, il est aux abois ». Et le lendemain : « Il a très bonne mine, ce qu’il dit se réfère à l’actualité (sous entendu il n’y a pas de montage) mais il est imprécis à son habitude etc.… ». On se souvient des analyses américaines sur les vidéos de Ben Laden. Il y a aussi une publicité qui vient de sortir sur du matériel électroménager qui interpelle Nasrallah. Petit souvenir de l’année 2001 où le déguisement favori des enfants à Pourim (l’équivalent du carnaval) était celui de Ben Laden, et où certaines publicités utilisaient aussi son nom.

Dernière minute, quelques exemples de commentaire élégants et fins : sur le discours de Kofi Annan : « hou mekashkesh » : grosso modo « il dit des conneries ». « Les Espagnols sont tous antisémites », la question est réglée.
Le plus terrible, c’est que cette rage et cette frustration, on a l’impression qu’elle se défoule dans les territoires occupés, dont on parle très peu ici, comme si Gaza n’existait plus, on signale régulièrement et tranquillement : « 6 terroristes tués à Gaza, 3 terroristes tués à Naplouse, opération réussie ». Bravo, il faut bien gagner quelque part, et montrer à sa population qu’on est pas des nuls et qu’on la protége.
Sur les Libanais, la dernière entendue sur une chaîne de télé, tout est dans la manière : « On a un vrai problème avec les pertes civiles au Liban, il y a des chiffres qui circulent à l’étranger qui disent que 45% des victimes sont des enfants. Tsipi Livni a donc parle au général qui contrôle les opérations du Liban et lui a explique que s il ne ménageait pas un accès à l’aide humanitaire nous allions perdre le soutien international, et qu il devait être bien conscient de cela. Il s’en occupe … ». De toutes façons cette histoire des pertes civiles est vite balayée (encore) c’est la faute des terroristes qui prennent en otage les civils et se cachent parmi eux : CQFD : nous n’avons donc aucune responsabilité dans leur mort. Ce n’est pas cela la terreur ?
Une image me hante, celle de ces petites filles venues écrire des je t’aime et dessiner des fleurs sur les missiles destinés au Liban. Ce n’est pas cela la terreur ?
Quand il n’y a plus que des ‘terrains à nettoyer’, plus de responsabilité sur les êtres humains, plus d’êtres humains du tout, juste des ‘cibles et des objectifs à atteindre’ et des ‘prix à payer’ ?
Plus jamais on ne dira devant moi que les Palestiniens ou les Arabes apprennent la haine à leurs enfants sans que je crache par terre de mépris, en arabe juive et marocaine que je suis, je le jure.
Je ne sais pas combien nous serons à la manif de demain, nous souhaitons tous ici être très nombreux, le plus nombreux possible, mais si ce n’est pas le cas, croyez-moi nous hurlerons de toutes nos forces, pour que nos frères et sœurs libanais, de Gaza et de Naplouse nous entendent.
Et ce qui sera pour moi le plus beau dans cette manif, et le plus subversif je le sais déjà, c’est qu’elle sera juive et arabe, elle et toutes les suivantes, et j’espère de tout mon cœur que chaque fois plus de Juifs et de Palestiniens d’Israël viendront ensemble de plus en plus nombreux de toutes les villes et les villages pour crier de plus en plus fort non à la guerre et oui au ta’ayush.


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