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Témoignage du contre-sommet de Vichy

mardi 11 novembre 2008

Dimanche 2, il est encore tôt, la météo est exécrable, surtout pour prendre la route entre mon village d’Ardèche et Vichy. Pourtant je dois y aller...

Ma vieille BX tombe en rade 1 Km plus loin, je pourrais abandonner. Mais je dois y être...

Je demande sa voiture à FS, elle me la prête sans hésitation ; sur la route de l’eau, beaucoup d’eau, des éboulements, des déviations, des ruisseaux qui débordent et prennent leurs quartiers sur le bitume, ce n’est pas raisonnable surtout que ce n’est pas ma voiture, mais il faut que j’y aille...

Voilà, je suis à Vichy avec plusieurs heures d’avance. Je déambule à pied nez au vent pour tâter l’atmosphère. Les gens sont cordiaux, aucun mouvement de recul devant mon étoile de David noire frappée « Sans papiers », une initiative marseillaise de l’Union Juive Française pour la Paix dont je suis adhérente.

En revanche, le dispositif policier est impressionnant, la brigade montée, cavalier et cavalières fringants, ça fait un peu opérette mais méfiance, militante de toujours, je sais qu’un cheval lancé dans la foule est une machine à tuer.

Espace Chambon à Cusset, après-midi conviviale avec les copains RESF de l’Allier. La journée de demain va être rude, je pars assez tôt, j’ai un point de chute confortable dans les environs.

Lundi, arrivée à pied d’œuvre aux environs de 13h30, je remarque un groupe d’une trentaine de jeunes gens devant la gare de Vichy, cinq ou six portent des tenues de déportés. Je tente, sans beaucoup de succès, de parler avec les uns et les unes et je comprends vite qu’ils ont déjà pas mal bu, d’ailleurs des canettes de bière jonchent le sol.

Renou, chaudement habillé sous sa tenue de déporté portant une étoile rouge frappée « étranger », pérore devant une journaliste de l’Huma et son discours ne me plaît pas, il mélange tout et met strictement sur le même plan les camps de concentration et les centres de rétention ; je demande à la journaliste de pouvoir répondre et je lui dis ce que je pense (un extrait de mes propos paraît dans l’Huma du mardi 4 en page 15).

Une journaliste qui a entendu mes propos me demande de répondre à une interview de France 2 et m’amène un peu à l’écart au calme relatif.

Brusquement, toute la bande part manifester, excitée et visiblement décidée à en découdre avec la police ; je tente de leur faire entendre raison, ils vont en prendre plein la gueule et leur action isolée va affaiblir la manifestation prévue à 18 h, d’autant que les blocages des cars et des trains risquent de nous priver d’une partie des manifestants mais peine perdue.

Encore 3 heures à tuer, je fais encore un petit tour dans Vichy sans être aucunement inquiétée par la police pourtant je porte toujours mon étoile « sans papiers » à un revers et un badge RESF à l’autre revers. Je suis préoccupée, ces jeunes qui partent à l’abattoir sous la conduite de dirigeants autoproclamés irresponsables me fait penser que mon petit-fils qui va avoir 16 ans (l’âge de certains) pourrait peut-être se laisser piéger un jour.

Revenue sur l’esplanade devant le lycée Albert-Londres où nous ne sommes pas très nombreux, on fait circuler les infos sur les cars bloqués, on compte les militants qui manquent. Les jeunes ont foncé tête la première sur un barrage et trois sont embastillés.

C’est l’heure ! On part enfin, tout est calme. Je suis dans le dernier tiers de la manif, mes amis de l’UJFP-Lyon sont enfin arrivés avec la banderole un peu encombrante, 8 mètres de long ! Petit à petit, des retardataires nous rejoignent et je me risque à donner un chiffre, nous sommes entre 2.000 et 2.500, pas terrible mais suffisant pour dire aux Sarkozy et Hortefeux ce que nous pensons d’eux.

Brutalement et sans aucune raison dans ce dernier tiers de la manifestation particulièrement calme et aux slogans habituels égayés de feux de Bengale tombe d’on ne sait où une pluie de grenades lacrymogènes ; j’en reçois une dans les pieds, je lâche la banderole et je me réfugie dans une encoignure, le souffle coupé, je ne le reprendrai que quand trois jeunes gens m’auront secouée avec énergie. J’erre dans cette ville que je ne connais pas, mal en point(1) (je suis vieille, cardiaque, je n’ai pas de sérum physiologique et mon téléphone portable est en panne de batterie, en plus). Je finis par trouver des petits groupes et on retrouve le pont qui enjambe les voies de chemin de fer ; dans l’autre sens arrivent des pompiers et des ambulances.

Devant le lycée Albert-Londres, on reprend des forces, on parle et on apprend que les mêmes irresponsables qu’en début d’après-midi n’ont pas respecté le parcours et ont foncé sur un barrage fourni et les flics s’en sont donné à cœur-joie. Des véhicules ont brûlé, une femme est blessée et aussi (comme d’hab) des vitrines cassées, des rétros arrachés, la routine, quoi. Et d’un seul coup, panique à bord, les excités arrivent, ça veut dire que les flics vont nous tomber dessus, je prends le large droit devant avec la voiture allemande pour ne pas dire la Mercédès de mon amie. J’ai eu du mal à retrouver l’Espace Chambon exempt de police où le meeting doit commencer à 20 h.

Bon, maintenant on va rentrer dans le dur.

Dés le début, les irresponsables qui avaient déjà foutu en l’air la manifestation ont sciemment sabordé le meeting, regroupés au fond de la salle. Brouhaha indescriptible, hurlements et vociférations pour couvrir la voix des intervenants et toutes les tentatives pour les calmer n’ont eu aucun effet. Bien pire, ils ont tenté de créer la panique en mettant en route l’alerte incendie qui demandait l’évacuation immédiate.

Une pause, on leur dit que les avocats sont en train de demander la libération des jeunes arrêtés et une jeune fille obtient un micro : avec des sanglots dans la voix, elle nous dit : « la BAC est dehors, vous vous rendez-compte, la BAC ! »

J’en ai marre, je vais aller voir moi-même.

Ils sont là dans la pénombre, une grosse cinquantaine, à l’entrée de la ruelle qui donne sur l’Espace Chambon ; je butte sur un gros tas de pavés puis sur un autre gros tas de bouteilles vides. Je finis par arriver au premier rang, ils ont fait une ridicule barricade de matériaux divers de 50 cm de haut et ils lancent des pierres et des bouteilles.

Coup d’œil circulaire, la place et les accès sont noirs de flics, les boucliers et les casques brillent, ils sont au-delà des jets de pierre. Deux hélicos tournent, ils sont équipés de projecteurs très puissants.

Quand même, un flic bien protégé, flashball au poing, est embusqué en position de tir au coin de la rue, à moins de trois mètres. Une pure provoc.

La colère me prend, je me plante devant lui :

« Je veux voir votre chef »

« Je veux pas vous parler »

« Je m’en fiche, c’est à votre chef que je veux parler »

« J’ai pas de chef »

« Ça serait bien la première fois qu’un flic n’a pas de chef ! »

Et là j’ai eu une inspiration, je sais pas où je suis allée la chercher ! :

« Vous voulez pas me parler, mais moi j’ai le droit de vous regarder et à vous voir je pense que vous avez des enfants du même âge que les jeunes en face »

J’ai jeté un coup d’œil derrière moi, les jeunes avaient jeté une poubelle et y avaient mis le feu et quand j’ai de nouveau regardé le flic, il avait reculé de plus de quinze mètres, inespéré !

J’ai repris la discussion avec les jeunes comme une grand-mère que je suis, leur ai fait remarquer que le flic était parti, tenté de leur faire comprendre que c’est eux qui étaient en danger s’ils continuaient à provoquer la police, etc, etc... Ils s’étaient calmés et n’envoyaient plus de pavés.

Un photographe était à côté de moi mais son appareil était en bandoulière, il n’a pas pris de photos, j’en suis sûre.

Brusquement, sans raison, un garçon qui n’avait pas plus de 16/17 ans a jailli du groupe et à durement frappé le photographe à la tête, le jetant au sol.

Relevé, le photographe hébété répétait « pourquoi il m’a frappé ? » et il est parti.

L’agresseur s’était fondu dans le groupe et j’ai changé de langage :

« Pourquoi vous le protégez ? Vous voyez bien que vous êtes des irresponsables, c’était à vous de le virer ». Ils ont immédiatement recommencé à jeter des pavés comme seule réponse.

Je n’ai rien trouvé de mieux à faire que de me planter au milieu du no man’s land entre eux et les flics et je n’ai pas bougé pendant plusieurs minutes (je suivais quand même le trajet des pierres, je suis nyctalope —surtout la nuit, joke !).

Face aux lanceurs de pierres , je n’ai pas vu tout-de-suite que les flics avaient reculé jusqu’aux rues de l’autre côté de la place et les jeunes se sont calmés. C’était gagné pour l’instant !

Je suis allée directement sur le barrage de policiers éberlués et j’ai demandé à voir le chef pour négocier. Après une communication avec son supérieur, un agent m’a accompagnée au QG où j’ai trouvé un commissaire de police qui, comme moi, voulait éviter des violences inutiles.

Je vous fais court les allers/retours entre le commissaire et les jeunes, le commissaire m’avait donné sa parole que ceux qui désiraient rejoindre leurs cars ne seraient pas inquiétés, il a respecté sa parole et 3 cars (2 pour Lyon et 1 pour Dijon) sont partis tranquilles.

Ils ne restait que les irréductibles qui en faisaient des tonnes, ils avaient trouvé des grandes poubelles et les projetaient dans le feu où elles flambaient instantanément, au milieu d’eux j’ai reconnu celui qui avait frappé le photographe et je lui ai demandé pourquoi il avait fait ça, je n’ai eu comme réponse que « c’est pas moi » et il a re-disparu, courageux, le garçon !

Les pompiers sont arrivés et ont éteint le feu et les militants sortaient de l’Espace Chambon, j’en ai profité pour me glisser en douce dans la Mercédès qui a vraiment eu chaud aux fesses !

Pas le moindre contrôle de police pour quitter la zone pas plus que pour quitter Vichy, j’avais trois heures de route pour rentrer dans mon village, largement le temps de me poser des questions, d’y répondre et de faire le bilan.

Claude RAYMOND

Le 6 novembre 2008

(1) – Un médecin ami de passage chez moi aujourd’hui dimanche a diagnostiqué « une bulle d’emphysème » en haut du poumon gauche qui devrait disparaître plus ou moins rapidement mais peut aussi évoluer... Son diagnostic doit être confirmé par des radios.


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