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Captain jo s’occupera de vous

lundi 25 février 2008

Captain Jo s’occupera de vous
Des adolescents qui se font tirer dans les jambes, des pneus incendiés, des couvre-feu, une guerre de déclarations entre l’armée israélienne et les Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa, des routes semées de pierres, des colonnes de fumée noire. Les images de l’Intifada sont de retour, du moins à Azoun.

Captain Jo s’occupera de vous

Gideon Lévy

Haaretz, 15 février 2008

www.haaretz.co.il/hasite/spages/954353.html <http://www.haaretz.co.il/hasite/spa...>

(La version anglaise : Intifada redux ne donne pas la réponse du porte-parole de l’armée)

Des adolescents qui se font tirer dans les jambes, des pneus incendiés, des couvre-feu, une guerre de déclarations entre l’armée israélienne et les Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa, des routes semées de pierres, des colonnes de fumée noire. Les images de l’Intifada sont de retour, du moins à Azoun.

L’Intifada est de retour. Peut-être pas encore vraiment, mais ce qui s’est révélé à notre regard, cette semaine, dans la bourgade d’Azoun, nous a ramené d’un coup 20 ans en arrière. A la fin de la semaine, des bulldozers de l’armée israélienne ont barré l’entrée principale de la bourgade ; toutes ses rues étaient jonchées de pierres ; une fumée noire s’élevait haut des brasiers de pneus ; des pierres et des cocktails Molotov ; l’armée israélienne a diffusé des proclamations menaçantes signées « Captain Jo » ; le couvre-feu a été imposé à la bourgade et des dizaines de ses adolescents, fronde à la main, se sont rassemblés aux coins des rues, attendant les jeeps de l’armée israélienne, exactement comme autrefois.

Tout comme alors, régnait dans la bourgade l’odeur de pneus brûlés et l’ambiance dans les rues à moitié désertes était effrayante. Seuls les adolescents osaient sortir des maisons aux volets clos. Les habitants d’Azoun racontent que depuis l’arrivée de l’officier israélien Jo, leur vie a changé. Ils racontent les provocations à l’égard des enfants à l’école, les tirs fréquents dans les genoux des adolescents, les patrouilles et les arrestations.

D’une écriture manuscrite, dans un arabe approximatif – avec des fautes à quasiment chaque mot – la proclamation signée par Jo, disséminée dans les rues d’Azoun à la fin de la semaine, menace : « Nous exigeons des habitants du village d’Azoun l’arrêt des jets de pierres et de cocktails Molotov. Si vous n’arrêtez pas ces agitations, Captain Jo entrera dans le village et se mettra à ouvrir un feu meurtrier en direction des habitants, il arrêtera les enfants et fermera les magasins. Telle est la décision que nous avons prise. Si vous ne cessez pas les agitations, chacun en portera la responsabilité. Dernier avertissement. Captain Jo ».

Les Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa ont été promptes à répondre. Leur proclamation, rédigée sur du papier à lettre officiel de l’organisation, porte la date du 1er février 2008 : « Des proclamations signées Captain Jo, un des soldats défaits par nos frères héroïques de la Bande de Gaza, ont été distribuées dans les rues de notre bourgade. Par la présente, nous annonçons que nous poursuivrons dans la voie des armes, que nous continuerons d’avoir l’arme à l’épaule. Le jour du jugement approche et nous déferons aussi Captain Jo, ses soldats et ses collaborateurs, Inshallah.

« A Captain Jo : nous sommes encore forts et nos balles continueront de siffler. Dans les prochains jours, nous mettrons le feu à la terre sous tes pieds et sous les pieds de tes soldats et de tes collabos. La forteresse d’Azoun continuera d’être forte comme un roc… Attendez, trouillards. Nous avons promis et nous tiendrons promesse, nous frapperons et nous ferons mal. »

Couvre-feu, pierres, proclamations et pneus : la première Intifada serait-elle de retour ?

Des clôtures de fil de fer et des monticules de terre dressés samedi barrent le principal accès à Azoun, une bourgade située sur la route Kalkiliya-Naplouse, à moins qu’il ne faille dire Kfar Saba-Kedoumim ? Dimanche, lorsque nous sommes arrivés à l’entrée barrée, un bulldozer de l’armée israélienne se tenait sur la colline qui domine l’entrée et d’où l’on a vue sur cette bourgade de 10 000 habitants. Plusieurs voyageurs sont descendus d’un taxi collectif palestinien et ont franchi à pied les monticules de terre et la clôture, pour entrer dans la bourgade placée sous couvre-feu.

Quelques minutes après notre arrivée, une jeep de l’armée israélienne a surgi de nulle part et un officier ayant le grade de lieutenant-colonel, commandant de régiment, en est sorti : « Je demande l’évacuation du carrefour… Quittez cette zone ». « Jusqu’à quand l’accès sera-t-il barré ? », avons-nous demandé. « Quand il fera calme, ce sera ouvert. L’équation est toute simple. Vendredi soir, il y a eu un cocktail Molotov et samedi des jets de pierres. Maintenant, c’est fermé. C’est un endroit dangereux, Azoun. » Y a-t-il couvre-feu ? « Non, pas de couvre-feu. »

Mais il y avait bien couvre-feu. Venu avec nous, Salah Haj Yihyeh, le coordinateur des « journées médicales » de l’association des Médecins pour les Droits de l’Homme, a demandé au commandant de régiment comment les ambulances pourront entrer dans la bourgade. Le commandant de régiment a assuré que l’entrée sud était ouverte. Cela n’a pas satisfait Salah Haj Yihyeh : « Comment se rendra-t-on à l’hôpital de Naplouse ? » Pas de réponse. Mais aussi : « Ne prenez pas de photos ». Pourquoi ? « Parce que je ne suis pas photogénique », a expliqué le commandant de régiment. S’agissait-il de Jo ? Le commandant de régiment ne s’était pas identifié par son nom, seulement par sa fonction.

Tapis d’anémones et amandiers en fleurs : nous sommes entrés dans Azoun par un autre chemin, par l’ouest, en passant par les villages d’Islah et d’Azbat-Tabib. Quelques minutes plus tôt, une jeep de l’armée israélienne avait parcouru les rues de la bourgade pour annoncer le couvre-feu. De toute façon, les écoles étaient fermées ce matin-là, les soldats ayant empêché leur ouverture. D’après les habitants, au cours des trois derniers mois, la bourgade a connu 25 jours de couvre-feu. Cela a encore été le cas durant toute la fin de la semaine dernière.

Le dentiste Amin Selim, membre du conseil municipal, nous rejoint à l’entrée du village, à côté d’une charmante menuiserie. S’il s’assoit à l’avant de la voiture, peut-être ne nous lancera-t-on pas de pierres. Ce matin, nous raconte-t-il, un groupe de colons s’est rassemblé à l’entrée barrée de la bourgade, pour protester contre les jets de pierres sur la route principale. L’armée israélienne ne les a pas laissés entrer dans la bourgade. Un nuage noir s’élève haut au-dessus des maisons. Petite Intifada à Azoun.

Notre voiture s’est frayé un passage dans les rues, entre les grosses pierres semées sur la chaussée et les brasiers de pneus. Un des feux était particulièrement impressionnant : de hautes flammes s’en échappaient et sa fumée était noire et épaisse. Des pierres dans les mains, la colère dans les yeux, les enfants et les adolescents se tenaient près des magasins aux volets clos. Près de la place de l’Indépendance, au centre de la bourgade, à un endroit où se dresse un monument de pierre sur lequel est gravé le texte de la déclaration d’indépendance palestinienne, se tenait un rassemblement particulièrement important. Habillés de jeans, de survêtements de sport et de blousons bon marché, certains ayant une allure militaire, les cheveux coupés très courts et le visage brûlant de haine, certains chaussés de sandales ou de pauvres savates, des jeunes gens sans espoir, très amers, se tenaient là, l’un d’entre eux boitant à cause d’une blessure remontant à il y a un an. « La situation s’est aggravée depuis l’arrivée de Jo, il y a environ deux mois », ont-ils dit. « Depuis que l’armée israélienne entre tous les jours pour nous provoquer ». Quatre d’entre eux ont été blessés le mois passé.

Depuis vendredi dernier, il y a dans la bourgade un « couvre-feu drastique ». Dans le rassemblement autour de nous, cela grondait de plus en plus. Les habitants racontaient que les soldats entrent dans les maisons, lancent des grenades détonantes et des grenades lacrymogènes, et ouvrent le feu. Le mystérieux Captain Jo parle parfois dans le haut-parleur d’une des jeeps, lançant des menaces et des injures.

Dans le haut de la rue à moitié déserte, quelqu’un poussait un fauteuil roulant dans lequel était assis Mohamed Faysal, 16 ans, blessé le 5 janvier dernier. Sur l’écran de son téléphone portable, le Dr Amin Selim nous a fait passé le film montrant les circonstances dans lesquelles Faysal avait été blessé. Dans le haut-parleur du portable, on entendait les coups de feu. Cela s’est passé ici, sur la place. Faysal a raconté qu’il était sur la place quand les soldats sont entrés, à l’heure de midi. Il y avait eu des jets de pierres, tout le monde a fui et il a été blessé à la jambe par les balles des soldats. A travers la fumée des pneus enflammés, il a expliqué que la jeep de Jo se trouvait dans le haut de la rue. D’après Faysal, il aurait été touché à deux reprises : une fois de loin et une fois de près. Il a découvert sa jambe qui présente sur toute sa longueur la cicatrice d’une blessure recousue grossièrement. Un panneau de l’Association France Palestine Solidarité a été placé au bout de la place enfumée.

De l’une des maisons ont surgi deux volontaires suisses, venues manifester leur solidarité avec la bourgade en effervescence. « La situation est difficile », a dit l’une d’elles, qui portait un anneau dans la narine. Chaque bruit d’une voiture se rapprochant faisait croître la tension. Tous attendaient l’armée israélienne. Nous sommes entrés dans une maison, parmi les plus défraîchies. Un adolescent de 16 ans, Otman Radouane, y était allongé. Lui aussi a été blessé, le samedi 5 janvier, et il est encore cloué au lit. Il était étendu sur un lit métallique, enveloppé de couvertures bon marché et colorées, dans une chambre aux murs tachés et moisis. Avec sur la lèvre l’ombre d’une première moustache, il porte un chapeau blanc sur lequel est dessiné la mosquée Al-Aqsa. Une porte bleue munie d’un œilleton et gravée du numéro 28 –qui sait comment elle a abouti ici– conduit aux autres pièces de la maison.

Otman Radouane travaille dans l’épicerie qui est sur la place. Ce fameux samedi noir, il était sorti quand les soldats sont arrivés. Les soldats lançaient des injures et ils tiraient, nous a-t-il raconté, les jeunes leur lançaient des pierres. Une balle l’a atteint à la jambe et il est tombé par terre. Ensuite, raconte-t-il, la jeep s’est approchée et un des soldats a encore tiré sur lui deux balles, d’une distance d’un demi mètre. Bilan : une balle dans la jambe gauche, deux balles dans la jambe droite.

Après les coups de feu, les soldats l’auraient traîné par terre et l’auraient, selon ses dires, également frappé. Après avoir passé une demi heure sur la chaussée, il a été évacué vers l’antenne médicale de la bourgade et de là à l’hôpital de l’UNRWA à Kalkiliya, puis de là à l’hôpital Rafidia de Naplouse, où il a subi une intervention chirurgicale. Il a le visage gris. Il peut déjà bouger sa jambe gauche ; la droite est encore paralysée. Ils ont tiré dans les genoux. Ici ce n’est pas Sderot et personne n’a rapporté comment Radouane et Faysal avaient été blessés.

Le Dr Amin Selim a expliqué qu’en trois mois, 27 jeunes gens avaient été blessés aux jambes par les tirs des soldats. Rami Issaf, de l’Association Palestinienne des Invalides, a précisé que la majorité des blessures se situaient au niveau des genoux. Salah Haj Yihyeh, de l’Association des Médecins pour les Droits de l’Homme, a raconté qu’il y a trois semaines, son association avait organisé une journée médicale à Azoun. Douze médecins israéliens étaient venus pour examiner les malades de la bourgade et ses blessés. 500 malades et blessés étaient venus recevoir des soins, mais l’armée israélienne était, elle aussi, entrée et des troubles avaient commencé. L’équipe médicale israélienne avait eu bien des difficultés à se dégager, à la fin de la journée.

Contacté par « Haaretz », le porte-parole de l’armée israélienne a communiqué cette réponse : « Le village d’Azoun, à l’est de Kalkiliya, est un des principaux foyers d’une activité populaire hostile et destructrice, comme des jets de pierres et de cocktails Molotov visant des citoyens israéliens se déplaçant sur la grand-route proche du village. Depuis le début de l’année, 26 cocktails Molotov ont été lancés et 16 incidents se sont produits à cet endroit, avec jets de pierres en direction de véhicules israéliens. Suite à cela, et comme composante de l’activité de l’armée israélienne dans la région, le couvre-feu a été imposé au village le 10 février, tôt matin, et pour une durée de cinq heures. « L’armée israélienne opère dans le village d’Azoun comme partout où des actions terroristes sont perpétrées à l’encontre de citoyens israéliens. Et cela, à la différence d’autres villages de ce secteur dans lesquels il n’y a pas d’activité destructrice hostile, et où par conséquent, l’activité de l’armée israélienne est significativement réduite. L’armée israélienne opère ouvertement ou de manière cachée, tant sur la grand-route que dans le village même.

« A la date du 5 janvier 2008, une unité de l’armée israélienne a opéré dans le village, et au cours de l’opération, une série d’atteintes à l’ordre et de troubles se sont produits, avec jets de pierres mettant la vie en danger et visant les forces ainsi que des véhicules israéliens circulant sur la route. Les forces ont repérés les lanceurs de pierres, et à cause du péril qu’il y avait pour nos forces, un tir de précision a été effectué en direction de la partie inférieure du corps de ceux qui lançaient des pierres. Un tir au but a été relevé. L’incident fera l’objet d’un examen, et les résultats de l’enquête sont actuellement soumis à l’examen du procureur militaire.

« En ce qui concerne l’officier qui a fait afficher la proclamation, il s’agit d’une initiative individuelle d’un des officiers subalternes présent dans le secteur et qui, en l’occurrence, est allé trop loin. Les affiches ont été récoltées et le responsable de leur diffusion a été réprimandé par son commandant qui lui a montré la gravité de son acte. Il y a lieu de noter qu’il s’agit d’un officier et de soldats excellents qui, jour après jour, et dans des frictions permanentes avec la population palestinienne, opèrent afin d’empêcher que le terrorisme et une activité hostile destructrice ne se portent contre des citoyens de l’Etat d’Israël. »

Dans sa maison relativement spacieuse, le dentiste Amin Selim, membre du conseil municipal, explique que jusqu’il y a quelques mois, Azoun était un endroit paisible. « Depuis lors, la nouvelle politique a commencé, destinée à installer le chaos à Azoun. Le conseil municipal a demandé à l’armée israélienne de cesser ses provocations, mais l’armée continue d’entrer, quasiment tous les jours, provocant, insultant et ouvrant le feu essentiellement sur les enfants.

« Ils ont apparemment des visées pour l’avenir. Ils veulent construire un mur autour d’Azoun et l’emprisonner. Ils cherchent la provocation avec les enfants. Le conseil et le gouverneur de Kalkiliya s’efforcent de ramener le calme dans la bourgade, mais à chaque fois, l’armée israélienne y pénètre et les efforts sont réduits à néant. Si rien ne change, il y aura ici une catastrophe », avertit Amin Selim. Huit enfants et adolescents sont détenus par l’armée israélienne ; 19 autres ont été arrêtés puis libérés. Au cours des trois derniers mois, environ 70 habitants, au total, ont été arrêtés. Il me montre la liste des noms, griffonnée à la main.

Bayan Tabib, le chef du conseil du village voisin, Azbat-Tabib, dit que la moitié des maisons de son petit village – 22 maisons – font l’objet d’un ordre de démolition. La menace d’un ordre de démolition pèse également sur le nouveau centre pour les jeunes qui a été bâti entre Azoun et Jayyous. Une partie en a déjà été démolie et l’autre partie est censée l’être le 15 mars. Le centre a été construit grâce à des dons, sur une terre privée, mais n’a pas obtenu le permis de l’Administration civile. « Une oasis pour enfants au milieu du désespoir », c’est ainsi qu’en parle une brochure explicative en anglais qui lance un appel désespéré pour empêcher cette démolition. Le 21 février, les habitants organisent, dans la bourgade, une manifestation contre la démolition du centre des jeunes. Le Dr Amin Selim raconte qu’à l’Administration civile, on lui a dit : « Nous arriverons à effacer Azoun ».

(Traduction de l’hébreu : Michel Ghys)


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