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Le Sionisme et l’antisémitisme

lundi 15 janvier 2007

Le Sionisme : une perversion des identités juives et une tentative de clore l’histoire des Juifs.
L’antisémitisme : entre réalité et instrumentalisation, savoir garder le cap.

Allocution de Pierre Stambul, président de l’Ujfp, lors du débat organisé le 13 janvier par OLP (Orléans Loiret Palestine) et l’UJFP 45.

L’année 2007 sera le quarantième anniversaire de la conquête et de l’occupation de la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem Est (sans oublier le Golan). L’année 2008 sera le soixantième anniversaire de la Naqba, une « purification ethnique » qui a abouti à la destruction de 750 villages palestiniens et à l’expulsion sans retour des 3/4 de la population palestinienne.
Dans cette guerre qui dure où l’occupant israélien oppose le statut de victime des Juifs à la douleur palestinienne, il faut refuser la victimologie et en revenir aux droits fondamentaux, à l’égalité de traitement de tous les êtres humains, indépendamment de leur histoire et de leurs origines. Cette guerre n’est pas une guerre ethnique, communautaire, raciale ou religieuse. Elle porte sur des principes universels. Une idéologie, à la fois nationaliste, « messianique » et coloniale (le sionisme) a construit un Etat qui opprime un peuple par une politique d’Apartheid, qui détruit sa société et dont le terrorisme d’état aboutit à des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.

La conférence de Téhéran : un coup de poignard dans le dos des Palestiniens.
La faiblesse des réactions dans le camp qui défend le peuple palestinien vis-à-vis de la conférence de Téhéran est une profonde erreur. On voudrait espérer que cette faiblesse vient du danger réel d’une attaque israélo-américaine contre l’Iran.
Délibérément, Ahmadinedjad, après avoir organisé un concours de caricatures sur l’holocauste où le deuxième prix s’exprime dans le journal d’extrême droite Rivarol, fait venir à Téhéran le ban et l’arrière-ban des révisionnistes et négationnistes de tout poil, Faurisson en tête. Il essaie de réhabiliter l’antisémitisme européen. Avec le raisonnement ultra-simpliste suivant : puisque les sionistes justifient à chaque instant les exactions israéliennes au nom de la Shoah, c’est que celle-ci n’a pas existé ou a été très exagérée. Puisque l’Occident se permet de caricaturer ce qui est sacré chez les Musulmans (Mahomet), nous allons leur rendre la pareille en caricaturant ou en niant ce qui est sacré chez eux (la Shoah). Les sionistes confondent sciemment juif, sioniste et israélien. Il se sont approprié le génocide, ils l’instrumentalisent.
Ahmadinedjad reconnaît aux sionistes « leur droit de propriété » sur l’histoire du génocide. Comme si cela allait de soi. Le régime iranien qui n’a (pas plus que ses voisins arabes) jamais sérieusement aidé la Palestine prétend le faire en niant le génocide nazi.
Ce qui vient de se faire à Téhéran est ignoble de plusieurs points de vue. D’un côté, il n’y a qu’une seule façon d’aborder cette guerre. C’est d’avoir un point de vue universel, imperméable aux logiques nationalistes, communautaires ou religieuses. Au nom de ce point de vue, il est évident que dans ce conflit il y a un occupant et un occupé, il y a un projet colonial et un peuple dont on détruit la société. Avec la conférence de Téhéran, tout s’inverse. Qu’est-ce qu’Ahmadinedjad oppose au sionisme ? La réhabilitation d’un des pires crimes de l’histoire de l’humanité, la négation ou l’euphémisation de l’ampleur du crime, le soutien à l’extrême droite raciste et fasciste européenne. En quoi ce basculement dans le camp de la barbarie aide-t-il la Palestine ?
Pire, parmi les principaux facteurs qui permettent aux différents gouvernements israéliens leur fuite en avant militariste, il y a bien sûr le soutien financier et militaire illimité qu’Israël reçoit des Etats-Unis en tant que bras armé de l’impérialisme au Moyen-Orient, mais ce qui reste prépondérant, c’est le soutien de la majorité des Juifs (en Israël ou ailleurs) au projet sioniste. Qu’est-ce qui fait marcher ce soutien ? Une réécriture de l’histoire juive, un travail patient de destruction des identités issues de l’histoire des diasporas. Mais surtout la peur panique, la névrose entretenue qui fait croire aux Juifs que personne ne les aime, que tout le monde veut les détruire, que leur seule protection, c’est la puissance militaire et l’usage de la violence, que le génocide peut survenir à nouveau. De ce point de vue, les logorrhées d’Ahmadinedjad confortent les sionistes dans leurs certitudes et dans l’idée qu’il n’y a pas d’alternative à la politique actuelle d’écrasement de la Palestine. S’il y a une chance de parvenir à une paix juste, cela passera par le basculement d’une partie de l’opinion « juive », un peu comme l’opinion française avait basculé à la fin de la guerre d’Algérie. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la conférence de Téhéran provoque l’évolution inverse.
Même phénomène quand le président iranien parle de « rayer Israël de la carte ». Il pourrait y avoir un débat intéressant sur ce qui est légitime et sur ce qui ne l’est pas. La Naqba, c’est-à-dire l’expulsion des Palestiniens de leur propre pays est illégitime. La création d’un Etat Juif prétendant parler au nom de tous les Juifs et les faire tous émigrer est illégitime. L’existence d’un peuple israélien est devenue « légitime » avec le temps. Ça veut dire que dans le cadre d’une paix fondée sur l’égalité des droits et la justice à laquelle nous aspirons, les Israéliens resteront. Que cette paix prenne la forme du compromis très inégalitaire accepté par l’OLP en 1988 (78% pour les Israéliens, 22% pour les Palestiniens), ou d’un partage plus équitable, ou « d’un seul Etat laïque et démocratique », les Israéliens resteront. Comme personne ne peut penser sérieusement qu’Ahmadinedjad soit favorable à un Etat laïque, on ne peut comprendre « rayer Israël de la carte » que d’une seule façon : « les Juifs à la mer » et là encore, cela conforte la propagande sioniste. Ahmadinedjad fait le jeu du gouvernement israélien, lâchement relayé par la « communauté internationale » qui veut imposer par ultimatum le préalable suivant aux Palestiniens : « reconnaissez Israël ». Sans dire de quelle reconnaissance il s’agit : quel Etat ? Quelle frontière ?
Fort heureusement, la quasi-totalité des Palestiniens ont depuis longtemps « intégré » la question du génocide nazi. En soulignant le caractère universel de cette tragédie. Et en expliquant qu’en aucune façon ce génocide ne peut justifier ce que les Palestiniens subissent aujourd’hui. L’Occident continue de faire payer aux Palestiniens pour un crime européen : l’antisémitisme et le génocide. C’est ce qu’avaient bien compris Edward Saïd, Mahmoud Darwich et Elias Sanbar en obtenant l’annulation d’un colloque de Garaudy à Beyrouth. C’est ce qu’a bien compris Leila Shahid qui a toujours accordé la plus grande importance à la question du génocide. C’est ce qu’a écrit un Palestinien qui a passé 19 ans dans les geôles israéliennes. C’est ce qu’a écrit aussi le journaliste algérien Akram Belkaid dans le quotidien d’Oran du 14 décembre.

Retour sur l’histoire juive
La question de l’existence ou non d’un peuple juif est complexe. Je parlerais plutôt de peuples juifs (au pluriel) ayant une histoire commune liée à la religion. Il n’y a évidemment pas de « race juive ». Il y a eu des conversions dans les deux sens au cours de l’histoire. Les Juifs d’aujourd’hui sont partiellement les descendants d’autres peuples et les Palestiniens, peuple autochtone, sont partiellement les descendants de Juifs romanisés qui sont restés après la destruction du Temple.
Par rapport aux stéréotypes qui courent sur l’histoire du judaïsme, il y a des corrections à apporter. Il y a eu dès le départ des courants différents. Ceux qui ont écrit la Bible prônent la fermeture, le repli sur des valeurs nationales, le refus de l’étranger. Et la Bible dénonce ceux qui adorent d’autres dieux. Plus tard, il y aura les zélotes qui déclencheront l’insurrection contre Rome et qui s’en prendront aux Juifs Romanisés. Quelque part, cette opposition entre un judaïsme fermé, replié sur lui-même, prenant au premier degré l’idée de « peuple élu » face à un judaïsme universel, transposant le messianisme dans une ouverture au monde, a toujours existé. Et elle continue.
Il n’y a jamais eu dans l’Antiquité la conquête sanglante de Canaan par Josué ou le royaume unifié de David et Salomon. L’archéologie infirme totalement ces épisodes. Ça veut dire qu’aujourd’hui le projet colonial sioniste prétend ressusciter un royaume imaginaire. Qu’il instrumentalise une légende (à laquelle les fondateurs du sionisme ne croyaient pas) pour justifier un mythique « retour » et un projet colonial. L’archéologie, tout comme une lecture critique de la Bible, montrent au contraire que des peuples différents ont toujours cohabité sur la terre palestinienne.
Les identités juives sont totalement liées à la dispersion qui a commencé avant les deux destructions du Temple. Après Auschwitz, c’est une vision tragique, très noire de l’histoire du judaïsme qui s’est imposée, celle d’une persécution perpétuelle. Cette vision ne doit pas être aussi unilatérale. Il y a eu avant les années 1800 des moments de paix et de tranquillité. De façon générale, c’est le Christianisme qui porte la responsabilité essentielle de l’antijudaïsme, des expulsions et des massacres. C’est le christianisme qui a inventé les stéréotypes antijuifs. C’est en pays chrétien qu’ont eu lieu les grands massacres (les communautés rhénanes pendant les croisades, le pogrom de 1391 en Espagne, prélude à l’expulsion qui aura lieu 100 ans plus tard, les cosaques de Khmelnitski en Ukraine). En pays musulman, le statut de dhimmi n’avait certes rien d’enthousiasmant, mais il a protégé les Juifs, peuple du livre. Avant le sionisme, il n’y a quasiment pas d’épisode tragique pour les Juifs du monde arabe.
Toujours sur l’histoire juive, il faut avoir conscience que c’est l’émancipation et la sortie du ghetto en Europe, après la Révolution, qui vont transformer l’antijudaïsme chrétien en antisémitisme racial. Un double mouvement se produit : chez les Juifs, l’entrée dans les sociétés et l’aspiration à la citoyenneté les pousse vers des idées universalistes, laïques, progressistes, socialistes ou révolutionnaires. Et il provoque en masse un abandon de la croyance religieuse. Dans l’empire russe où vivent 60% des Juifs en 1880, ceux-ci sont très majoritairement des prolétaires. En même temps, les antisémites considèrent les Juifs comme des parias cosmopolites qui constituent un obstacle aux différents nationalismes européens, lesquels exaltent tous la construction de nations ethniquement pures. C’est dans ce contexte qu’apparaît le sionisme.

La montée du sionisme et sa nature
Le sionisme va puiser son fonds idéologique nationaliste dans le même terreau que les nationalismes européens, ceux qui vont mener l’Europe à la guerre de 14 ou plus tard à la collaboration avec le Nazisme. Le sionisme repose sur un certain nombre de mensonges fondateurs. Pour les sionistes, l’antisémitisme est inéluctable. La lutte pour l’égalité ou la citoyenneté n’a pas de sens. Il faut partir et avoir son propre pays. Un exemple : l’affaire Dreyfus : Théodor Herzl en tire la conclusion que puisqu’une moitié de la société française est antisémite, il faut partir. On peut en tirer une conclusion diamétralement opposée. Puisque le combat pour Dreyfus a été celui de tous les progressistes français et puisqu’il s’est soldé par une victoire, c’est que la lutte pour la citoyenneté a un sens. De même, les sionistes vont utiliser le pogrom de Kichinev pour provoquer une émigration vers la Palestine. À la même époque, en Russie, de nombreux Juifs s’engagent dans les partis révolutionnaires. Parmi eux, il y a le Bund, parti révolutionnaire juif qui prône « l’autonomie culturelle » pour les Juifs sans territoire spécifique et qui organise des milices d’autodéfense.
Le sionisme est donc essentiellement au départ une idéologie nationaliste d’exclusion qui prétend défendre le peuple opprimé par la séparation et le repli sur soi. Il est au début très minoritaire face à tous les courants politiques qui, au nom d’une conception universaliste du judaïsme et des persécutions antisémites, se battent pour transformer les sociétés dans lesquelles vivent les Juifs.
Quel est le peuple juif que les sionistes veulent sauver en le faisant immigrer ? Il ne s’agit pas des millions de Juifs du Yiddishland qui forment bien un peuple. Dès le départ, le sionisme veut éradiquer le Yiddishland. Il s’adresse à l’ensemble des Juifs du monde, y compris à ceux qui n’ont rien à voir avec l’antisémitisme européen. Pour cela, il fabrique une langue et une identité nouvelles et ce sera bien sûr la langue religieuse.
Les sionistes qui arrivent en Palestine dès le début du XXe siècle méprisent ou ignorent le peuple autochtone. C’est le fameux mythe meurtrier de la « terre sans peuple pour le peuple sans terre ». Une anecdote que raconte Eitan Bronstein, fondateur de Zochrot, un mouvement israélien qui recherche la mémoire des villages palestiniens rayés de la carte : au musée de Hadera, une grande ville entre Tel-Aviv et Haïfa, il y a la photo des fondateurs de la ville. Quand on regarde la photo, autour des fondateurs, il y a plein de Palestiniens. Ils ne sont pas sur la légende. Les sionistes ne les ont pas vus. Ou alors ils les ont vus avec les yeux de tous les colonialistes : comme une population destinée à être soumise ou dominée et à qui on peut voler la terre sans problème.
Les sionistes ont inventé toute une théorie pour justifier la prise de possession du pays. L’ancien Premier Ministre Itzhak Shamir ou la ministre de Sharon, madame Livnat ont parlé d’une présence ininterrompue des Juifs en Palestine. C’est historiquement faux. Entre la dernière révolte contre les Romains, celle de Bar Kochba en 135 ap JC et l’arrivée de Juifs espagnols en Galilée en 1492, il n’y a quasiment pas de Juifs dans le pays, en tout cas beaucoup moins en proportion que dans les pays voisins (Egypte, Mésopotamie, Perse …). Même avec une immigration (essentiellement religieuse) pendant le XIXe siècle surtout vers Jérusalem, le nombre de Juifs est très faible avant le sionisme. Il s’agit donc bien d’une entreprise de conquête et de négation du peuple autochtone.
Le sionisme a incontestablement un aspect messianique. Aspect qui lui a valu au début l’hostilité franche de certains courants religieux pour qui cette prétention messianique (où l’Etat d’Israël remplace le Messie) est une hérésie. Depuis, le courant national-religieux a fait la synthèse (avec la colonisation des territoires occupés) entre colonialisme et intégrisme. Mais il reste des groupes religieux antisionistes (Nétouré Karta, Satmar …).
Le sionisme a entrepris de transformer radicalement les Juifs. Pour construire l’Israélien nouveau, il a fallu « tuer » le Juif, le cosmopolite, l’universel, le dispersé. Il a fallu se débarrasser de sa culture, de ses valeurs, de sa mémoire, de son histoire. De nombreux traits, de nombreux mythes de la société israélienne sont totalement étrangers à l’histoire juive. Le militarisme bien sûr (Israël est une armée dotée d’un Etat et pas le contraire), l’esprit pionnier (« du désert, nous avons fait un jardin », façon de masquer que la société israélienne s’est surtout développée par un transfert massif d’argent venu d’Occident), l’insensibilité totale à l’autre qui s’oppose radicalement à l’universalisme de la sortie du ghetto. Pour les Juifs du monde arabe, c’est pire. Là, il n’y a pas d’histoire de persécution. C’est le sionisme qui a créé les conditions de leur départ et qui a organisé matériellement leur émigration pour qu’Israël puisse se doter d’un prolétariat. Ils ont été arrachés de pays où la présence juive était vieille de 2000 ans avec un message qui les prive de passé et d’avenir : « vous viviez dans des pays de sauvages, les Ashkénazes vous ont ramenés chez vous ». Il y aura un travail très important à faire sur « les identités juives » pour combattre les évolutions de la dernière période. On peut dire que, là où d’autres idéologies ont échoué pour créer un « homme nouveau », le sionisme a réussi à créer un « homo judaïcus » nouveau. L’opposante Nourit Peled parle de virus ou de paranoïa collective.
Le sionisme veut clore l’histoire juive. Il présente la diaspora comme une gigantesque parenthèse. Il proclame la centralité d’Israël. Tous les Juifs sont sommés d’immigrer ou d’aider Israël. Sinon, ce sont des traîtres ayant la haine de soi. La plupart des institutions juives (à commencer en France par le Crif) n’ont qu’une seule fonction : la défense inconditionnelle de la politique du gouvernement israélien, quel qu’il soit. Cette négation du droit à l’existence d’un judaïsme non-sioniste est totalitaire. Mais elle puise ses sources dans un conflit plus ancien entre « partisans de l’ouverture » et « partisans de la fermeture ». Avec l’émancipation des Juifs, les premiers l’avaient emporté. Avec le sionisme, les seconds prétendent parler au nom de tous les Juifs. Non seulement leur politique est criminelle vis-à-vis des Palestiniens, mais elle met en danger les Juifs qu’ils vivent hors d’Israël ou en Israël. Elle s’oppose à des années de lutte pour l’égalité des droits. Et sérieusement, qui peut penser qu’Israël puisse poursuivre éternellement et impunément sa politique d’humiliations et de destruction de la Palestine ?
Face à toute critique, le sionisme se défend en invoquant l’antisémitisme et le génocide. Il faut être clair sur cette question. Oui, l’antisémitisme racial est une monstruosité qui a abouti à l’extermination programmée de 6 millions de Juifs (soit la moitié des Juifs européens), tués parce que Juifs, toutes classes sociales confondues. Tous les courants politiques, tous les Etats, toutes les Eglises ont été défaillants vis-à-vis de la montée du Nazisme. Les sionistes invoquent souvent la visite du grand mufti de Jérusalem à Himmler en 1942 pour justifier les slogans actuels (Arafat est un nouvel Hitler). Mais ils omettent des faits gênants : Ben Gourion brisant l’embargo des Juifs Américains contre l’Allemagne Nazi, Jabotinsky admirateur de Mussolini, le groupe Stern ayant une telle conscience du génocide en cours qu’il a continué à assassiner des soldats britanniques jusqu’en 1942. La construction du futur Etat a toujours primé sur toute autre considération. Pendant l’occupation Nazi, la résistance juive a été essentiellement communiste ou bundiste, les sionistes n’y ont joué qu’un rôle marginal.
Après la guerre et dans les premières années d’Israël, le génocide n’intéressait personne et on opposait l’israélien pionnier défrichant fièrement sa terre au déporté soumis se laissant massacrer. Le tournant, c’est le procès et l’exécution d’Eichmann (1960). Plus tard, il y aura Yad Vaschem. Le génocide devient la raison d’être et la justification des politiques israéliennes : « les Arabes veulent nous tuer ou nous jeter à la mer. Si nous ne voulons pas que le génocide se produise à nouveau, nous n’avons pas le choix. » La peur de l’anéantissement et l’instrumentalisation de l’extermination sont soigneusement entretenues. Qui sait en Israël que la moitié des Juifs exterminés n’étaient pas croyants et ignoraient pour la plupart jusqu’à l’existence du sionisme ?
Ce qui est sûr, c’est que partout où, après 1945, il y a eu discrimination ou persécution contre les Juifs, le sionisme a été renforcé. Sur ce terrain comme sur d’autres, les bourgeoisies des pays Arabes ont agi contre les intérêts du peuple palestinien en participant au départ des Juifs. Dans les pays de l’Est, sous le stalinisme et le post-stalinisme, la persistance d’un antisémitisme officiel a renforcé Israël. S’est ajoutée à ce phénomène la déception de nombreux Juifs qui avaient été communistes ou proches du communisme.
On le comprendra, je ne crois pas à l’existence d’un « sionisme à visage humain », même si quelques refuzniks y croient encore et pensent que seule l’occupation salit la société israélienne. L’apparition massive d’un projet colonial ignoble (450000 israéliens vivent dans les territoires conquis en 1967) et celle d’une extrême droite religieuse ou laïque virulente ayant l’appui d’une large partie de la société ne sont pas fortuites. L’existence de gouvernements « d’union nationale » incluant de vrais fascistes comme Avigdor Liebermann montre que le sionisme a rayé les différences idéologiques. L’idéal du kibboutz s’est fondu dans le militarisme et le soutien à l’impérialisme. Dès les années 30, la droite sioniste (Jabotinsky) avait annoncé la couleur en prônant l’épuration ethnique et le « transfert » des Palestiniens. Elle est toujours fidèle à ce programme et le met toujours en application. Le problème en Israël, ce n’est pas la droite, c’est la « gauche ». Je ne parle évidemment pas de la minorité anticolonialiste qui manifeste quotidiennement contre l’occupation mais de la gauche officielle qui gravite autour du Parti Travailliste. Cette gauche a trempé dans tous les crimes commis contre la Palestine : C’est l’Irgoun de Begin qui a massacré les villageois de Deir Yassine en 1948 mais c’est la Hagana qui a achevé le travail en appliquant le plan Dalet (l’expulsion). La « gauche » était au pouvoir en 1967 quand la décision de coloniser la Cisjordanie a été prise. Comme elle n’avait pas le « personnel » pour coloniser, elle a littéralement fabriqué le courant national-religieux qui a été le fer de lance de la création des colonies. La « gauche » n’a jamais reconnu des droits égaux pour les Palestiniens. Elle leur concède tout au plus un pseudo état, véritable bantoustan, sans terre, ni eau, ni unité territoriale. La « gauche » comme la droite pense qu’elle n’a pas « de partenaire pour la paix ». Elle défend mordicus un Etat Juif pour les Juifs, prônant « l’alya » et dans lequel les Non-Juifs sont des parias ou des sous-citoyens. Et c’est la « gauche » qui a inventé le concept de « sécurité d’Israël », préalable à toute négociation.
Bref, la paix supposera une rupture d’une fraction notable des Juifs avec le sionisme et une « sécularisation » de la société israélienne. Esther Benbassa parle de post-sionisme.

L’antisémitisme, une question encore d’actualité ?
Je pose la question sous cette forme parce que, entre réalité et instrumentalisation, on assiste à de nombreuses dérives. D’abord l’antisémitisme est-il un racisme comme un autre ? Y a-t-il « unicité » du génocide Nazi ? Tous les racismes ne mènent pas à l’extermination programmée. En ce sens, l’antisémitisme a été particulier d’autant que, dans les deux pays où les Juifs avaient été le plus loin dans la fusion avec la société dans laquelle ils vivaient au point d’en adopter la langue (L’Espagne et l’Allemagne), l’issue a été tragique. Le génocide Nazi est la conséquence d’une espèce de consensus apparu en Europe faisant des Juifs la cause de tous les maux. Le traumatisme lié au génocide ne peut et ne doit en aucun cas être minimisé. Fils d’un père déporté et d’une mère seule rescapée de sa famille, j’en sais quelque chose.
Quand on a dit cela, il faut faire très attention à ne pas tomber dans la victimologie excluant la souffrance des autres. L’antisémitisme racial a frappé un peuple de parias. Les Juifs ne sont plus de parias. Ceux qui prétendent parler en leur nom voudraient les ranger du côté du « monde libre » face à « l’empire du mal » dans le cadre du « choc des civilisations ». En France, le racisme frappe de façon très majoritaire les Arabes, les Noirs et les Roms. L’antisémitisme qui subsiste est peu de choses par rapport à ce racisme social aux relents coloniaux. Et il est particulièrement scandaleux de voir que les seules instances communautaires ou religieuses françaises qui approuvent de fait la chasse aux Sans Papiers soient celles des Juifs avec en sus le rôle désastreux d’Arno Klarsfeld.
Célébrer la mémoire d’un génocide ne peut avoir qu’un seul but : « plus jamais cela ». Cela n’a pas empêché les génocides de la fin du XXe siècle (Cambodge, Bosnie, Rwanda). La célébration du 60e anniversaire de la libération d’Auschwitz avait quelque chose d’obscène. Après avoir eu droit pendant des années à des tentatives de récupération staliniennes ou cléricales d’Auschwitz, on a eu droit cette fois à Sharon expliquant qu’Auschwitz justifiait le droit d’Israël à se défendre.
L’antisémitisme européen est essentiellement lié à l’extrême droite. Parmi ses avatars, il y a le révisionnisme et le négationnisme. Des courants très marginaux ont entrepris dès 1945 la réhabilitation du IIIe Reich. Mais depuis quelques années, un important « antiisraélisme » (pour reprendre le terme d’Edgar Morin) s’est développé de façon parfaitement légitime. Il était tentant pour les négationnistes et les antisémites de s’engouffrer dans la brèche. Alors qu’à l’Ujfp, nous martelons qu’il ne faut pas confondre juif, sioniste et israélien, les antisémites disent exactement le contraire : ce sont les tares du judaïsme qui expliquent les crimes actuels. Alors que nous répétons que le souvenir du génocide Nazi est universel et ne peut en aucun cas justifier la destruction de la Palestine, les négationnistes nient le génocide.
Ces élucubrations ne sont pas seulement immorales ou criminelles. Elles desservent totalement la cause qu’elles prétendent défendre. Elles s’intègrent dans le « choc des civilisations » cher à l’impérialisme. Elles provoquent un réflexe de peur chez les Juifs qui renforce le sionisme.
Qui sont ces antisémites infiltrés dans le mouvement pour la Palestine ? Il y a un Israélien d’origine soviétique, Israël Shamir, converti au christianisme qui reprend les stéréotypes de l’antijudaïsme chrétien (les crimes rituels, le protocole des sages de Sion …) qui prend la défense aujourd’hui de l’extrême droite (le NPD allemand, le site chilien accion chilena) et des révisionnistes. En France, il y a des associations (La Pierre et l’Olivier), des sites (Tlaxcala, Aredam, Egade, Aargh) et des journaux informatiques (La guerre du golfe et des banlieues) ouvertement révisionnistes. Dans la poignée d’individu(e)s de cette mouvance, on retrouve des gens venus de l’ultra-gauche (derrière la Vieille Taupe), des exclu(e)s des Verts, des compagnons de Garaudy mais aussi des militants d’extrême droite avec qui la jonction s’est faite. Pour tous ces groupes, tout se vaut et les crimes Nazis, s’ils ont eu lieu, sont moins graves que ceux du sionisme.
Est-ce important ? Oui, quelque part. L’épisode Dieudonné fréquentant un temps la liste d’Europalestine tout en affirmant que la Traite des Noirs a été financée par des banquiers juifs et finissant chez Le Pen devrait nous alerter. Ces gens-là discréditent notre combat et il faut les dénoncer et les isoler. Si seuls, les militants juifs se sentent concernés, alors nous aurons tous perdus.
Ces choses dites, nous devons en permanence dénoncer l’instrumentalisation de l’antisémitisme par les sionistes. Leur dénier le moindre droit de propriété sur un combat antiraciste qu’ils dévoient en permanence à des fins partisanes. Dire que c’est la politique actuelle israélienne qui met les Juifs en danger. Et fondamentalement, face à tous ceux qui mélangent critique d’Israël ou antisionisme avec antisémitisme, ne pas se laisser intimider.

Pierre Stambul
Président de l’UJFP


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